LIVRE III, CHAPITRE XI
heureux, mal nay ; Dieu mesme luy en a rabattu cela de son prix et estimation naturelle : mais il faut en se refroidissant garder modération et justice , car cecy ne totiche pas le secours de la nécessité, et les offices deubs par la raiàon publique, mais l'attention et affection qui est l'interne obligation.
La seconde obligation née des bienfaicts est celle que nous avons à traicter et reigler maintenant : premièrement la loy de recognoissance et remerciement est naturelle , tesmoin les bestes , non seulement privées et domestiques, mais farousches et sauvages; ausquelles se trouvent de notables exemples de recognoissance , comme du lyon envers l'esclave romain ^^, officia eiiam ferae sentiunt ^^. Secondement c'est acte certain de vertu, et tesmoignage de bonne ame, dont est plus à estimer que le bienfaict, lequel souvent vient d'abondance , puissance , amour de son propre interest , rarement de la pure vertu ; la recognoissance tousjours d'un bon cueur, dont le bienfaict peust estre plus désirable, mais la recognoissance plus louable. Tiercement c'est une chose aysée , voire plaisante , et qui est en la main d'un chascun. Il n'y a rien si aysé que d'agir selon nature, rien si plaisant que de s'acquitter et demeurer libre.
^^ Allusion à l'hisloire si connue du lion d'Androclès. — Charron cite cette histoire. L. I , c. xxxv.
^4 a Les bêtes mêmes sentent les bons offices qu'on leur rend. » — Senec. de benefic. L. I , c. ili.
Par tout cecy est aysé à voir combien est lasche et vilain vice la mescognoissance et ingratitude, desplaisant et odieux à tous , dixerîs maledicta cuncta ^cii m ingralum homînem dixeris ^^ : contre nature, dont Platon parlant de son disciple Aristote l'appeloit l'ingrat mulet ^^ : elle est aussi sans excuse, et ne peust venir que d'une meschante nature ^\ grave vitium, intolerabile cjuod dissociât homines ^^. La vengeance qui suit l'injure, comme la mescognoissance le bienfaict, est bien plus forte et pressante ( car l'injure presse plus que le bienfaict, altiiis injuriae quain mérita descen-
^^ «Vous dîtes à un homme toutes les injures à la fois, quand vous l'appelez ingrat. « — Publius Syrus.
^^ On voit dans Diogène Laerce ( vie ai' Aristote ) , que Platon, voyant qu' Aristote avait rompu avec lui, se mit à dire : tf îla rué contre nous, comme font les poulains contre leur mère. » Elien paraphrase cette parole de Platon , dans se.svar. histor. L. IV, c. IX. Enfin, voici ce que dit Helladius dans la Biblîoih, de Photîus : Aristoteles, peripateticœ princeps scholœ, a Platane equus nominaius est, qubd prœceptori contradicerei : equo enim volupe est patrem mordere.
^^ C'est ce qu'a dit Plaute, en ces termes :
Nam improbus est homo qui beneficium Scit sumere et reddere nescit.
Plaut. Persa. Act. V, se. i, v. lo.
^^ « C'est un vice des plus grands , un vice intolérable puisqu'il désunit entre eux les hommes. » — Senec. de henef. L. IV, c. xvm. initio.