LIVRE III, CHAPITRE VII. S
troisiesme remède et ra oindre de tous a esté aux armes et à la force du tout contraire au premier de Tamitié. Voylà par degrés les trois moyens du gouvernement politique; mais l'amitié vaut bien plus que les autres, aussi les seconds et subsidiaires. ne valent jamais tant que le premier et principal.
Il y a grande diversité et distinction d'amitié ; celle des anciens en quatre espèces, naturelle, sociale, hospitalière, vénérienne *^, n'est point suffisante ^.Nous en pouvons marquer trois. La première est tirée des causes qui l'engendrent, qui sont quatre , nature , vertu , proffit, plaisir, qui marchent quelques fois toutes en troupe; autrefois deux ou trois, et assez souvent une seule. Mais la vertu est la plus noble et la plus forte; car elle est spirituelle et au cueur, comme l'amitié; la nature est au sang, le proffit en la bourse, le plaisir en quelque partie et sentiment du corps. Aussi la vertu est plus libre, plus franche et nette; et sans icelle les autres causes sont chetifves, lasches et caduques. Qui ayme pour la vertu ne se lasse point d'aymer, et si l'amitié se rompt, ne se plainct point. Qui ayme pour le proffit, si elle se rompt, se plainct impudemment, vient en reproche qu'il a toutfaict, et a tout perdu. Qui ayme pour le
* Conjugale.
9 Tout ceci est pris , du moins en grande partie , de Moi^taigne ; L. I , c. xxvii.
plaisir, si la volupté cesse, il se sépare et s'estrange du tout sans se plaindre '°.
La seconde distinction, qui est pour le regard des personnes, se faict en trois espèces : l'une est en droicte ligne, entre supérieurs et inférieurs, et est, ou naturelle, comme entre parens et enfans, oncles et neveux; ou légitime, comme entre le prince et les subjects, le seigneur et les vassaux, le maistre et les serviteurs, le docteur et le disciple, le prélat ou gouverneur et le peuple. Or cette espèce n'est point à proprement parler amitié, tant à cause de la grande disparité qui est entre eux, qui empesche la privante et familiarité et entière communication , fruict et effect principal de Pamitié, qu'aussi à cause de l'obligation qui y est, qui faict qu'il y a moins de liberté et de nostre choix et affection ". Yoylà pourquoy on leur donne d'autres noms que d'amitié. Car aux inférieurs on requiert d'eux honneurs, respect, obeyssance ; aux supérieurs , soing et vigilance envers les inférieurs. La seconde espèce d'amitié pour le regard des personnes est en ligne couchée et collatérale entre pareils ou presque pareils. Et cette-cy est encores double : car ou elle est naturelle, comme entre frères, sœurs, cousins; et cette-cy est plus amitié que la
'° Presque tout ce paragraphe est pris d'Aristote. Ethic. ad Nicomac. ; L. Vîlï , c. Xlil.
" Pris de Montaigne; L. I, c. xxvil.