‹ De la sagesseChapitre 103 sur 280 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

De l avarice et sa contraire passion.

Sommaire. — Ce que c'est que l'avarice. Combien elle a de puissance sur nos esprits. C'est une passion aussi folle que dangereuse. Le mépris des richesses porté à l'excès , mérite aussi le blâme.

Exemples : Mézence. — Sénèque.

Aymer et affectionner les richesses, c'est avarice ; non-seulement l'amour et l'affection, mais encore tout soing curieux entour les richesses, sent son avarice, leur dispensation mesme, et la libéralité trop attentivement ordonnée et artificielle ; car elles ne valent pas une attention, ny un soing pénible.

Le désir des biens et le plaisir à les posséder, n'a racine qu'en l'opinion ; le desreigle' désir d'en avoir est une gangrené en nostre ame , qui , avec une venimeuse ardeur, consomme nos naturelles affections pour nous remplir de virulentes humeurs. Sitost qu'elle s'est logée en nostre cœur, l'honneste et naturelle affection que nous devons à nos parens et amis, et à nous-mesmes, s'enfuit. Tout le reste com-

* C'est le vingt-troisième de la première édition.

i64 DE LA SAGESSE,

paré à nostre profit ne nous semble rien : nous oublions enfin et mesprisons nous-mesmes nostre corps et nostre esprit pour ces biens ; et comme l'on dict, nous vendons nostre cheval pour avoir du foin.

Avarice est passion vilaine et lasche des sots populaires, qui estiment les richesses comme le souverain bien de l'homme, et craignent la pouvreté*1 comme son plus grand mal, ne se contentent jamais des moyens nécessaires qui ne sont refuse's à personne; ils poisentles biens dedans les balances des orphevres, mais nature nous apprend à les mesurer à l'aulne de la nécessité. Mais quelle folie que d'adorer ce que nature mesme a mis soubs nos pieds, et caché soubs terre , comme indigne d'estre veu, mais qu'il faut fouler et mespriser ; ce que le seul vice de l'homme a arraché des entrailles de la terre, et mis en lumière pour s'entretuer ! In lucem propter quae pugnaremus excutimus : non erubescimus summa apud nos haberi, nuaefuerunt ima terrarum 2. La nature semble en la naissance de l'or avoir aucunement presagi la misère de ceux qui le

*x Ce mot est écrit mal à propos, ici et partout, povreté , dans l'édition de Bastien ; poureté dans celle de Frantin. La première édition écrit toujours pouvreté , pour povreté.

2 « Nous ne craignons point de produire au grand jour des objets qui doivent être pour nous des sujets de dissentions et de combats ; nous ne rougissons point de mettre un grand prix, de l'honneur même à posséder ce qui était caché dan* les entrailles de la terre ».

Page 1