‹ De la sagesseChapitre 12 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE I

quiert pas par autruy , c'est à dire par comparaison , mesure, ou exemple d' autruy;

Plus aliis de te, quam tu tibi credere noli ,s.

moins encores par son dire et son jugement, qui souvent est court à voir, et desloyal ou craintif à parler; ny par quelque acte singulier, qui sera quelquesfois eschappé sans y avoir pensé, poussé par quelque nouvelle, rare et forte occasion, et qui sera plustost un coup de fortune , ou une saillie de quelque extraordinaire enthousiasme , qu'une production vrayement nostre. L'on n'estime pas la grandeur, grosseur, roideur d'une rivière, de l'eaue qui lui est advenue par une subite alluvion et desbordement des prochains torrens et ruisseaux ; un fait courageux ne conclut pas un homme vaillant, ny un œuvre de justice l'homme juste; les circonstances, et le vent des occasions et accidens nous emportent et nous changent : et souvent l'on est poussé à bien faire par le vice mesme. Ainsi l'homme est-il très difficile à cognoistre. Ny ^.h.IfJfi. aussi par toutes les choses externes et adjacentes au dehors; offices, dignités, richesses, noblesse, grâce, et applaudissement des grands ou du peuple. Ny par ses desportemens faits en public : car comme estant en eschec , l'on se tient sur ses gardes , se retient ,

l5 « Ne t'en rapporte pas tant aux autres sur toi, qu'à toi-même ». Cafa. h^L. ]1$.

io DE LA SAGESSE,

se contrainct ; la crainte, la honte, l'ambition, et autres passions, luy font jouer ce personnage que vous voyez. Pour le bien cognoistre, il le faut voir en son privé et en son à tous les jours. Il est bien souvent tout autre en la maison , qu'en la rue , au palais , en la place ; autre avec ses domestiques qu'avec les estrangers. Sortant de la maison pour aller en public, il va jouer une farce : ne vous arrestez pas là; ce n'est pas luy, c'est tout un autre; vous ne le cognoistriez pas *l6.

La cognoissance de soy ne s'acquiert point par tous ces quatre moyens , et ne devons nous y fier ; mais par un vray, long et assidu estude de soy, une sérieuse et attentifve examination non seulement de ses paroles et actions , mais de ses pensées plus secrettes (leur naissance , progrez , durée , répétition) de tout ce qui se remue en soy, jusques aux songes de nuict, en s'espiant de près , en se tastant souvent et à toute heure , pressant et pinssant jusques au vif. Car il y a plusieurs vices en nous caches, et ne se sentent à faute de force et de moyen, ainsi que le serpent venimeux qui, engourdi de froid, se laisse manier sans danger. Et puis il ne suffit pas de recognoistre sa

*l6 Toutes ces idées se trouvent dans Montaigne , en divers endroits , mais plus particulièrement dans le chapitre Ier. du livre il des Essais, qui a pour titre, de l'inconstance de nos actions. A ■ V : » frm

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