‹ De la sagesseChapitre 127 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XXXIV

rance les maux dont la fortune nous menace. Nous ne parlons ici de la crainte de Dieu , tant recommandée en l'écriture, ni mesme de toute celle qui vient d'amour, et est un doux respect envers la chose aymée, louable aux subjects, et tous inférieurs envers leurs supérieurs ; mais de la vicieuse qui trouble et afflige, qui est l'engeance de pesché, besongne de la honte , toutes deux d'une ventrée , sorties du maudit et clandestin mariage de l'esprit humain, avec la persuasion diabolique : tirnui eb cjuod nudas essem , et abscondi me I .

C'est une passion faulse et malicieuse, et ne peust rien sur nous qu'en nous trompant et séduisant : elle se sert de l'advenir où nous ne voyons goutte , et nous jette là dedans comme dedans un lieu obscur : ainsi que les larrons font la nuict, afin d'entreprendre sans estre recognus , et donner quelque grand effroy avec peu de subject; et là elle nous tourmente avec des masques de maux, comme l'on faict des fées aux petits enfans : maux qui n'ont qu'une simple apparence, et n'ont rien en soy pour nous nuire , et ne sont maux que pource que nous les pensons tels. C'est la seule appréhension que nous en avons qui nous rend mal ce qui ne l'est pas, et tire de nostre bien mesme du

1 «J'ai craint parce que j'étais nu, et je me suis caché ». Gen. ch. m, v. 10.

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mal pour nous en affliger. Combien en voyons-nous tous les jours, qui, de crainte de devenir misérables, le sont devenus tout à faiet , et ont tourné leurs vaines peurs en misères certaines ! combien qui ont perdu leurs amis, pour s'en défier ! combien de malades de peur de Festre ! Tel a tellement appréhende' que sa femme lui faulsoit la foy, qu'il en est seiche de langueur ; tel a tellement appréhende' la pouvrete', qu'il en est tombe' malade : bref il y en qui meurent de la peur qu'ils ont de mourir : et ainsi peust-on dire de tout ce que nous craignons , ou de la pluspart : la crainte ne sert qu'à nous faire trouver ce que nous fuyons. Certes la crainte est de tous maux le plus grand et le plus fascheux ; car les autres maux ne sont maux que tant qu'ils sont, et la peine n'en dure ([Lie tant que dure la cause : mais la crainte est de ce qui est , et de ce qui n'est point , et de ce qui par adventure ne sera jamais, voire quelques fois de ce qui ne peust du tout estre. Voilà donc une passion ingénieusement malicieuse et tyrannique, qui tire d'un mal imaginaire , des vrayes et bien poignantes douleurs , et puis fort ambitieuse de courir au devant des maux et les devancer par pensée et opinion.

La crainte non-seulement nous remplit de maux, et souvent à faulses enseignes, mais encore elle gaste tout le bien que nous avons , et tout le plaisir de la vie , ennemie de nostre repos : il n'y peust avoir plaisir de jouyr du bien que l'on craint de perdre; la vie

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