LIVRE I, CHAPITRE XXXIV
ne peust estre plaisante si l'on craint de mourir. Le bien, disoit un ancien, ne peust apporter plaisir, sinon celuy à la perte duquel l'on est préparé.
C'est aussi une estrange passion , indiscrète et inconsidérée ; elle vient aussi souvent de faute de jugement que de faute de cueur : elle vient des dangers , et souvent elle nous jette dedans les dangers ; car elle engendre une faim inconsidérée d'en sortir , et ainsi nous estonne, trouble et empesche de tenir l'ordre qu'il faut pour en sortir ; elle apporte un trouble violent, par lequel l'ame effrayée se retire en soymesme , et se débat pour ne voyr le moyen d'esviter le danger qui se présente. Outre le grand descouragement qu'elle apporte, elle nous saisist d'un tel estonnement, que nous en perdons le jugement, et ne se trouve plus de discours en nous, nous faict fuyr sans qu'aucun nous poursuive , voire souvent nos amis et le secours : adéb pavor etiam auxiliaformidat 2 . Il y en a qui en sont devenus insensés : voire mesme > les sens n'ont plus leur usage; nous avons les yeux ouverts et n'en voyons pas, on parle à nous et nous n'escoutons pas, nous voulons fuyr et ne pouvons marcher.
La médiocre nous donne des aisles aux talons ; la plus grande nous cloue les pieds et les entrave. Ainsi la peur renverse et corrompt l'homme entier et l'es-
2 « Tant la peur redoute même les secours »»#«+U£- £•*£./ £?/ ^«
prit, pavor sapientiam omnern mihiex animo expectorât 3 ;
et le corps ,
Obstupui, steteruntque comae, vox faucibus baesit4.
Quelques fois tout à coup pour son service elle se jette au desespoir, nous remet à la vaillance, comme la légion romaine soubs le consul Sempronius contre Annibal. Audacem fecerat ipse tirnor5. Il y a bien des peurs et frayeurs sans aucune cause apparente , et comme d'une impulsion céleste , qu'ils appellent terreurs paniques : terrores de cœlo , arescentibus hominibus prae timoré 6, telle qu'advint une fois en la ville de Cartilage : des peuples et des arme'es entières en sont quelques fois frappe'es.
Advis et remèdes particuliers contre ce mal sont liv. III, chap. XXVIII.
3 « La peur chasse de mon esprit toute sagesse ».
4 « Je me tus , mes cheveux se dressèrent sur ma tête , et ma voix expira dans ma bouche ». Virg. Enéide.
5 « La crainte même l'avait rendu audacieux »./»fc^U'7 %% it $
6 « Des terreurs venues du ciel , aux hommes qui sèchent de frayeur ». Luc. Evang. c. xxi, vt 26.
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