‹ De la sagesseChapitre 140 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XXXVI

racheter et l'allonger de quelque delay, à toutes les conditions que l'on voudra , pensant qu'elle ne sçauroitestre trop chèrement achetée; car c'est tout : c'est son mot, vitâ nihil carias ~ ; il estime et ayme la vie pour l'amour d'elle-mesme, il ne vit qu^ pour vivre. Ce n'est merveille s'il fàut*fen tout le reste, et s'il est tout confit en erreurs, puis que dès l'entrée et en ce premier poinct fondamental , il se mesconte si lourdement. Elle pourroit bien aussi estre trop peu estimée par insuffisance ou orgueilleuse mescognoissance ; car tombant en bonnes et sages mains , elle peust estre instrument très utile à soy et à autruy. Et ne puis estre de cet avis pris tout simplement , qui dict qu'il est très bon de n'estre point, et que la meilleure vie est la plus courte : optimum non nasci aut qaam citissimè abokrii. Et n'est assez ny sagement dict, quel mal et

2 « Rien n'est plus cher que la vie ».

*3 S'il erre. Faut, du verbe faillir.

4 « Le plus avantageux est de ne pas naître , ou de mourir le plus tôt possible ». — Cette maxime était célèbre parmi les anciens. Théognide la renferma en quatre vers grecs , et Ausone dans ce seul vers latin :

Non nasci esse bonum , aut natum cito morte potiri.

On la trouve dans l'Œdipe à Colonne de Sophocle, où le. Chœur dit au quatrième acte : « le premier de tous les avantages est de ne pas naître, et le second de rentrer aussitôt dans le néant d'où l'on est sorti ». Epicure blâmait fort le prétendu sage qui en était l'auteur.

qu'importe quand je n'eusse jamais esté ? On luy peust répliquer : où seroit le bien qui en est venu ? et n'estant advenu , ne fust-ce pas este' mal ? C'est espèce de mal que faute de bien, quel qu'il soit, encores que non nécessaire : ces extrémités sont trop extresmes et vicieuses, bien qu'inesgalement : mais semble-t-il bien vray ce qu'a dict un sage , que la vie est un tel bien que personne n'en voudrait si l'on estoit bien adverty que c'est *5, avant la prendre. Vitam nemo acciperet si daretur scieniibus 6. Bien va que l'on y est dedans avant qu'en voir l'entrée ; l'on y est porté tout aveugletté *7. Or se trouvant dedans, les uns s'y accoquinent si fort, qu'à quelque prix que ce soit ils n'en veulent pas sortir ; les autres ne font que gronder et se despiter ; mais les sages voyant que c'est un marché qui est faict sans eux (car l'on ne vit ny l'on ne meurt pas quand, ny comme l'on veust), que bien qu'il soit rude et dur, ce n'est pas toutesfois pour tousjours; sans regimber et rien troubler, s'y accommodent comme ils peuvent, et s'y conduisent tout doucement, faisant de nécessité vertu , qui est le traict de sagesse et habileté, et ce faisant vivent autant qu'ils doivent, et non pas tant qu'ils peuvent comme les sots ; car il

*5 De ce que c'est.

6 « Personne n'accepterait la vie , si on savait ce qu'elle est, avant de la recevoir ». Senec.

*7 A l'aveuglette.

Page 1