LIVRE I, CHAPITRE XXXVI
y a temps de vivre et temps de mourir : et un bon 'mourir vaut mieux qu'un mal vivre, et vit le sage tant que le vivre vaut mieux que mourir : la plus .
longue vie n'est pas tousjours la meilleure.
Tous se plaignent fort de la brefveté de la vie humaine, non-seulement le simple populaire*8, qui n'en voudroit jamais sortir, mais encores, qui est plus estrange, les grands et sages en font le principal chef de leurs plainctes. A vray dire , la plus grande partie d'icelle estant divertie et employée ailleurs, il ne reste 'p*^'* quasi rien pour elle ; car le temps de l'enfance , vieillesse, dormir, maladies d'esprit ou de corps, et tant d'autre inutile et impuissant à faire chose qui vaille, estant défalqué et rabattu , le reste est peu : toutesfois sans y opposer l'opinion contraire , qui tient la brefveté de la vie pour un très grand bien et don de nature, il semble que cette plaincte n'a gueres de justice ny de raison , et vient plustost de malice. Que serviroit une plus longue vie , pour simplement vivre , respirer, manger, boire, voyr ce monde ? Que faut-il tant de temps ? Nous avons tout veu, sceu, gousté en ' peu de temps; le sçachant, le vouloir tousjours ou si long-temps practiquer et tousjours recommencer , à quoy est bon cela ? Qui ne se saouleroit de faire tousjours une mesme chose ? S'il n'est fascheux, pour le moins il est superflu : c'est un cercle roulant où les
"*8 Homme du peuple.
mesmes choses ne font que reculer et s'approcher, c'est tousjours recommencer et retistre *9 mesme ouvrage*10. Pour y apprendre et profiter davantage, et parvenir à plus ample cognoissance et vertu? O les bonnes gens que nous sommes ! qui ne nous cognoistroit ! Nous mesnageons très mal ce que l'on nous baille , et en perdons la pluspart, l'employant non-seulement a vanité et inutilité', mais à malice et au vice, et puis nous allons crier et nous plaindre que l'on ne nous en baille pas assez» Et puis que sert ce tant grand amas de science et d'expérience, puis qu'il en faut enfin desloger, et deslogeant tout à un coup oublier et perdre tout, ou bien mieux et autrement sçavoir tout ? Mais , dis-tu , il y a des animaux qui triplent et quadruplent la vie de l'homme. Je laisse les fables qui sont en cela : mais soit ainsi ; aussi y en a-t-il, et en plus grand nombre, qui n'en approchent pas, et ne vivent le quart de l'homme , et peu y en a-t-il qui arrivent à son terme. Par quel droict , raison , ou privilège , faut-il que l'homme vive plus long-temps que tous ? Pource qu'il employé mieux et à choses plus hautes et plus dignes sa vie ? Par cette raison il doibt moins vivre que tous ; il n'y a point de pareil à l'homme à mal employer sa vie en meschancete' , ingratitude ,
*9 Retresser, retisser (recommencer le tissu). *to Sous-entendez ici ce qui est dit plus haut : « que servirait une plus longue vie ? » Serait-ce pour , etc.