LIVRE I, CHAPITRE XXXVIII. 2/tt
vent, et nous privons de nos commodités et biens, et nous nous gehennons*7 pour former les apparences à l'opinion commune. Cecy est vray, non-seulement aux choses externes, et du corps, et en la despense et emploite*8 de nos moyens , mais encores aux biens de l'esprit, qui nous semblent estre sans fruict, s'ils ne se produisent à la veue et approbation estrangere et si les autres n'en jouyssent.
Nostre vanité n'est pas seulement aux simples pense'es, désirs et discours, mais encores elle agite, secoue et tourmente et l'esprit et le corps; souvent les hommes se remuent et se tourmentent plus pour des choses légères et de néant, que pour des grandes et importantes. Nostre ame est souvent agitée par de petites fantasies , songes, ombres, et resveries sans corps et sans subject; elle s'embrouille et se trouble de cholere, despit, tristesse, joye, faisant des chasteaux en Espagne. Le souvenir d'un adieu, d'une action et grâce particulière nous frappe et afflige plus que tout le discours de la chose importante. Le son des noms et de certains mots prononcés piteusement, voire des souspirs et exclamations, nous pénètre jusqu'au vif, comme sçavent et practiquent bien les harangueurs, affronteurs, et vendeurs de vent et de fumée. Et ce vent surprend et emporte quelques fois
*7 Nous nous gênons, tourmentons.
*8 Usage.
les plus fermes et asseure's , s'ils ne se tiennent sur leurs gardes , tant est puissante la vanité' sur l'homme. Et non-seulement les choses petites et légères nous secouent et agitent, mais encores les faussetés et impostures, et que nous sçavons telles (chose estrange); de façon que nous prenons plaisir à nous piper nousmesmes à escient, nous paistre de fausseté et de rien; Adfallendum nosmetipsos ingeniosissimi sumus9 : tesmoin ceux qui pleurent et s'affligent à ouyr des contes, et à voir des tragédies, qu'ils sçavent estre inventées et faictes à plaisir, et souvent des fables, qui ne furent jamais : dirai-je encore , de tel qui est coiffé et meurt après une qu'il sçait estre laide , vieille , souillée , et ne l'aimer point, mais pource qu'elle est bien peincte et plastrée, ou caqueteresse*10, ou fardée d'autre imposture, laquelle il sçait, et recognoist tout au long et au vray.
Venons du particulier de chascun à la vie commune , pour voir combien la vanité est attachée à la nature humaine, et non-seulement un vice privé et personnel. Quelle vanité et perte de temps aux visites, salutations, accueils et entretiens mutuels, aux offices de courtoisie , harangues , cérémonies , aux offres , promesses, louanges? Combien d'hyperboles, d'hy-
9 « Nous sommes très -ingénieux à nous tromper nousmêmes ».
*10 Caqueteuse , babillarde,;