‹ De la sagesseChapitre 157 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XXXIX

dence vouloir arriver à la justice. Et que dirons-nous de l'invention des géhennes*'9, qui est plustost un essay de patience , que de vérité20? Car celuy qui les penst souffrir, et ne les peust souffrir, cachera la vérité. Pourquoy la douleur fera-t-elle plustost dire ce qui est, que ce qui n'est pas ? Si l'on pense que l'innocent est assés patient pour supporter les tourmens , et pourquoy ne le sera celuy qui est coulpable , estant question de sauver sa vie ? Illa tormenla gubernat dolor, moderatur natura cujusnue tum anîmi tum corporis , régit quaesilor, flectit libido , corrumpit spes , infirmât metus , ut in tôt rerurn angustiis nil veritati loci relinauatur2ï :'. Pour excuse on dit que la torture estonne le coulpable , l'affoiblit, et luy faict confesser sa fausseté; et au rebours fortifie l'innocent : mais il s'est tant souvent veu le contraire, cecy est captieux, et à dire vray un pouvre moyen, plein d'incertitude et de doubte. Que ne diroit et ne feroit-on pour fuir à telles douleurs ? etenim innocentes mentiri cogit dolor~2 ; tellement qu'il

+I9 Des tourmens de la question.

20 Ceci est copié de Montaigne.

21 « Ces tortures qu'inventa la douleur, font plus ou moins d'impression selon le caractère , l'ame , le plus ou moins de. force du corps : celui qui les inflige au patient, interroge à son gré ; la passion fléchit dans la réponse ; l'espérance l'altère ; la crainte l'infirme : de sorte qu'au milieu de tant d'incertitudes , il n'y a plus moyen de démêler la vérité ».

22 « Car la douleur force les innocens même à mentir ». Publ. Syr.

advient que le juge, qui donne la géhenne, affm de ne faire mourir l'innocent, il le faict mourir et innocent et géhenne. Mille et mille ont chargé leurs testes de fausses accusations : mais au bout du compte est-ce pas grand'injustice et cruauté de tourmenter et rompre un homme, de la faute duquel on double encores ? Pour ne le tuer sans occasion, l'on luy faict pire que le tuer : s'il est innocent et supporte la peine , quelle raison luy est-il faicte du tourment injuste ? Il sera absous , grand mercy. Mais quoy c'est le moins mal que la foiblesse humaine aie peu inventer *. Si l'homme est foible à la vertu,** il l'est encores

* variante. Toutesfois n'est pas en practique par tout. Il semble que commettre au combat les parties, quand l'on ne peust descouvrir la vérité (moyen condamné par la chrestienté , et jadis fort en usage) ; soit moins injuste et cruel. Edition de 1601 , liv> 1 , ch. 4.

** Fanante. Si l'homme est foible à la vertu , comme ii vient d'estre monstre , il l'est encores plus à la vérité. C'est chose estrange, l'homme désire naturellement sçavoir la vérité ; et pour y parvenir , remue toutes choses : neantmoins il ne la peust souffrir , quand elle se présente ; son esclair Festonne ; son esclat l'atterre : ce n'est point de sa faute, car elle est très belle , très aimable et très convenable à l'homme ; et peust-on d'elle dire encore mieux, que de la vertu et sagesse, que si elle se pouvoit bien voir , elle raviroit et embraseroit tout le monde en son amour. Mais c'est la foiblesse de l'homme qui ne peust recevoir et .porter une telle splendeur; voire elle l'offense. Et celui qui la luy présente est souvent tenu

LIVRE I, CHAPITRE XXXIX. 257 plus à la vérité, soit-elle éternelle et divine, ou temporelle et humaine : celle-là l'estonne par son esclair» l'atterre par son esclat , comme la vive clarté du soleil, l'œil foible du hibou : et s'il s'y opiniastre, il succombera accablé, qui scrutator est nwjeslatis, opprimeùiT à gloria23; tellement que pour luy en donner quelque air et quelque goust, il la luy faut desguiser, tempérer, et couvrir de quelque ombrage. Celle-cy, l'humaine le blesse , et qui la luy présente est souvent tenu pour ennemy, veriîas odium parit 2i. C'est chose estrange , l'homme désire naturellement sçavoir la vérité, et pour y parvenir, remue toutes choses, neantmoins il n'y peu st parvenir : si elle se présente , il ne la peust comprendre; s'il ne la comprend, il s'en offense : ce n'est pas sa faute, car elle est très belle, aimable, cognoissable, mais c'est la foiblesse humaine qui ne peust recevoir une telle splendeur. L'homme est fort à désirer, et foible à prendre et tenir. Les deux principaux moyens qu'il employé, pour parvenir à la cognoissance de la vérité, sont la raison et l'ex-

pour ennemy, verilas odium parit [a). C'est acte d'hostilité que de luy monstrer ce qu'il ayme et cherche tant. L'homme est fort à désirer, et foible à recevoir. Ibid.

z3 « Celui qui ose scruter la majesté de Dieu , sera accablé de sa gloire», fw-, XX M?.

*4 Ce passage est traduit dans la note de la dernière variante.

(a) « La vérité engendre la haine ». Z CUmJt fa&lÙL>) dtl. t,Jc.l, Y- *tl<

perience. Or, tous deux sont si foibles et incertains (bien*25 que l'expérience plus), que n'en pouvons rien tirer de certain. La raison a tant de formes , est tant ployable, ondoyante, comme a esté dict en son lieu. L'expérience encores plus, les evenemens sont tousjours dissemblables : il n'y a rien si universel en la nature que la diversité, rien si rare et difficile et quasi impossible que la semblance. Et si l'on ne peust remarquer la dissemblance, c'est ignorance et foiblesse ; ce qui s'entend de parfaicte , pure et entière semblance et dissemblance : car , à vray dire , tous les deux sont par-tout, il n'y a aucune chose qui soit entièrement semblable et dissemblable à une autre. C'est un ingénieux et merveilleux meslange et destrempement de nature : mais après tout, qui descouvre mieux la foiblesse humaine que la religion * ? Aussi est-ce

*25 Quoique l'expérience le soit plus.

* Variante. En la religion , les plus grandes et solennelles actions sont marques honteuses , et remèdes aux maladies humaines : les sacrifices qui ont esté anciennement en si grande révérence par tout le monde universel , voire (a) en la religion judaïque , et encores sont en usage en plusieurs endroicts du monde , non-seulement des bestes , mais encore des hommes vivans , voire des innocens : quelle plus grande rage et manie peust entrer en l'imagination, que de penser appaiser et gratifier Dieu par le massacre et sang des bestes ! Non (b) san~

(a) Même.

(è). « Dieu ne doit pas être honoré par le sang ; car quel plaisir peuton lui faire , en lui immolant des innocens ? » jt)\tt¥t nhî^ &tuU**Kf

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