LIVRE I, CHAPITRE XllII. 3i
veust croire Pline, Hérodote, Plutarque, il y a des formes d'hommes, en certains endroits, qui ont fort peu de ressemblance à la nostre : et y en a de métisses et ambiguës entre l'humaine et la brutale*1. 11 y a des contre'es 2 où les hommes sont sans teste , portant les yeux et la bouche en la poitrine, où ils sont androgynes, où ils marchent de quatre pattes, où ils n'ont qu'un œil au front, et la teste plus semblable à celle d'un chien qu'à la nostre , où ils sont moytié poisson par embas, et vivent en l'eau ; où les femmes accouchent à cinq ans et n'en vivent que huit ; où ils ont la teste si dure et le front, quelle fer n'y peust mordre, et rebouche contre; où ils se changent naturellement en loups , en jumens , et puis encores en hommes ; où ils sont sans bouche, se nourrissant de
*» Celle des brutes.
2 On sent que tous ces peuples sont fabuleux et imaginaires. Charron n'aurait pas même dû en parler , malgré les témoignages des trois anciens auteurs qu'il cite. On nommait les peuples sans tête , acéphales , ceux sans bouche , astomoi , etc. Mais ces noms comme ces fables sont imaginés à plaisir. Au reste , tout ce paragraphe est pris , presque mot pour mot, de Montaigne (L. il , chap. 12). Mais Montaigne et Charron auraient dû dire au moins , lorsqu'ils citent Pline à l'appui de plusieurs de ces faits , qu'il les regarde comme indignes de toute croyance. « Hommes in lupos verii, rursumque restitui sibi falsum esse confîdenter existimare debemus , aut credere omnia quœ fabulosa tôt sceculis comperimus ». Nat. Hist, L. vin , cap. 22.
32o DE LA SAGESSE,
la senteur de certaines odeurs ; où ils rendent la semence de couleur noire, où ils sont fort petits et nains, ou tous fort grands et geans, où ils vont tous nuds, où ils sont tous pelus et velus, où ils sont sans parole, vivans par les bois comme bestes, cachés dedans les cavernes et dedans les arbres. Et de nostre temps nous avons descouvert et touche' à l'œil et au doigt où les hommes sont sans barbe , sans usage dé feu, de bled, de vin; où est tenue pour la grande beauté ce que nous estimons la plus grande laideur, comme a esté dict devant3. Quant à la diversité des mœurs se dira ailleurs4. Et sans parler de toutes ces estrangetés, nous sçavons que quant au visage, il n'est possible trouver deux visages en tout et par-tout semblables : il peust advenir de se mesconter et prendre l'un pour l'autre , à cause de la ressemblance grande, mais c'est en l'absence de l'un; car en présence de tous deux , il est aisé de remarquer la différence, quand bien on ne la pourroit exprimer. Aux âmes y a bien plus grande différence , car non-seulement elle est plus grande sans comparaison d'homme à homme , que de beste àbeste5 ; mais (qui est bien enchérir) il y a plus grande différence
3 Au chap. vi.
4 L. il , chap. 8.
5 C'est ce que dit Plutarque , à la fin de son traité : que les bêles brutes usent de la raison.