LIVRE I, CHAPITRE XLVIII. Ul
ment et la fontaine de la société humaine, d'où sourdent les familles , et d'elles les republiques ; prima societas in conjugio est , quod principium urbis, seminanum reipublicœ1 : si est-ce qu'il a esté desestimé et descrié par plusieurs grands personnages , qui l'ont jugé indigne de gens de cueur et d'esprit , et ont dressé ces objects contre luy2.
Premièrement ils ont estimé son lien et son obligation injuste , une dure et trop rude captivité , d'autant que par mariage l'on s'attache et s'assubjectit par trop au soin et aux humeurs d'autruy ; que s'il advient d'avoir mal rencontré , s'estre mescompté au choix et au marché, et que l'on aye prins plus d'os que de chair, l'on demoure misérable toute sa vie. Quelle iniquité et injustice pourroit estre plus grande que pour une heure de fol marché , pour une faute faite sans malice et par mesgarde, et bien souvent pour obéir et suyvre l'advis d'autruy, l'on soit obligé à une peine perpétuelle ? Il vaudroit mieux se mettre la corde au col, et se jetter en la mer la teste la première, pour finir ses jours bientost, que d'estre tous-
1 « La première société, dans l'ordre naturel, est le mariage . . . c'est là le principe de la cité , et comme la pépinière de la république ». Cicer. de Offîc. L. I, cap. 17.
2 Parmi les antagonistes du mariage, il faut compter nonseulement plusieurs apôtres , mais St.-Ambroise , St.-Jérôme, Tertullien , etc. , etc. On trouve dans leurs œuvres la plupart des objections que répète ici notre auteur.
jours aux peines d'enfer , et souffrir sans cesse à son coste' la tempeste d'une jalousie, d'une malice , d'une rage et manie , d'une bestise opiniastre , et autres misérables conditions : dont l'un a dict que qui avoit invente' ce nœud et lien de mariage , avoit trouvé un bel et spécieux expédient pour se venger des humains , une chaussetrappe ou un fdet pour attraper les bestes, et puis les faire languir à petit feu. L'autre a dict que marier un sage avec une folle , ou au rebours, c'estoit attacher le vif avec le mort ; qui estoit la plus cruelle mort inventée par les tyrans pour faire languir et mourir le vif par la compagnie du mort.
Par la seconde accusation ils disent que le mariage est une corruption et abastardissement des bons et rares esprits , d'autant que les flatteries et mignardises de la partie que l'on aime, l'affection des enfans , le soin de sa maison et advancement de sa famille , relaschent , destrempent et ramolissent la vigueur et la force du plus vif et généreux esprit qui puisse estre, tesmoins Samson , Salomon , Marc-Antoine , dont au pis aller il ne faudroit marier que ceux qui ont plus de chair que d'esprit , vigoureux au corps et foibles d'ame, les attacher à la chair, et leur bailler la charge des choses petites et basses, selon leur portée3. Mais
3 C'est l'opinion d'Héloïse dans la lettre où elle allègue à Abélard mille raisons pour le dégoûter du mariage, Voyez Opéra Abœlardi , page 14.