LIVRE I, CHAPITRE XLVIII
ceux qui , foibles de corps, ont l'esprit grand, fort et puissant, est-ce pas grand dommage de les enferger *4 et garotter à la chair et au mariage , comme l'on faict les bestes à l'estable ? Nous voyons mesme cela aux bestes ; car les nobles qui sont de valeur et de service , chevaux , chiens, l'on les esloigne de l'accointance de l'autre sexe ; l'on ne met aux haras que les bestes de moindre estime. Aussi ceux qui sont destinés , tant hommes que femmes , h la plus vénérable et saincte vacation , et qui doibvent estre comme la cresme et la moiielle de la chrestienté , les gens d'église et de religion sont exclus du mariage. Et c'est, pource que le mariage empesche et destourne les belles et grandes élévations d'ame , la contemplation des choses hautes, célestes et divines, qui est incompatible avec le tabut*5 des affaires domestiques; à cause de quoy l'apostre 6 préfère la solitude de la continence au mariage. L'utile peust bien estre du costé du mariage, mais l'honnestete' est de l'autre costé.
Puis il trouble les belles et sainctes entreprinses , comme sainct Augustin recite, qu'ayant deseigné avec quelques autres siens amis, dont il y en avoit de mariés , de se retirer de la ville et des compagnies pour
*^ De les enferrer , c'est-à-dire , de les mettre dans \esjers, de les entraver.
*5 Le tourment , le bruit , le tracas.
6 Voyez l'épitre ire. /aux Corinthiens , chap. Vil , v. 8 , 26 , 32 , etc.
5o3 DE LA SAGESSE,
vaquer à l'estude de sagesse et de vertu , leur dessein fut bientost rompu et interverty par les femmes de ceux qui en avoient; et a dict aussi un sage, que si les hommes se pouvoient passer de femmes, qu'ils seroient visités et accompagne's des anges7.
Plus, le mariage empesche de voyager parmy le le monde et les estrangers, soit pour apprendre à se faire sage, ou pour enseigner les autres à l'estre , et publier ce que l'on sçait : bref le mariage non-seulement apoltronit ou accroupit les bons et grands esprits , mais prive le public de plusieurs belles et grandes choses qui ne peuvent s'exploicter demeurant au sein et au gyron d'une femme et autour des petits enfans8. Mais ne faict-il pas beau voir, et n'est-ce pas grand dommage que celuy qui est capable de gouverner et policer tout un monde, s'amuse à conduire une femme et des enfans? Dont respondit un grand personnage quand l'on luy parla de se marier, qu'il estoit nay pour commander aux hommes, et non à une femmelette , pour conseiller et gouverner les roys et princes, et non pas de petits enfans.
7 Ce mot rappelle celui du Pythagoricien Clinias , qui disait qu'il ne fallait habiter avec les femmes que lorsqu'on voulait devenir père. J^oyez Plutarque , Symposiaq. L. III , Qucest. 6.
8 C'est à-peu-près la maxime de cet ancien qui disait : astrictus nuptiis , non amplius liber est. Hippothous , apitd Stobœwn ? serm. lxvi.