LIVRE I, CHAPITRE L
C'est chose estrange de lire les cruautés exercées par les seigneurs contre les esclaves, par l'approbation mesme ou permission des loix : ils leur faisoient labourer la terre ", enchesnés comme encores en Barbarie ; coucher dedans les creux et fosses ; estans devenus vieils ou impotens et inutiles, estoient vendus ou bien noyés et jettes dedans les estangs pour la nourriture des poissons : non seulement pour une petite et légère faute , comme casser un verre12, on les tuoit ; mais pour le moindre soupçon , voire tout simplement pour en avoir le passe-temps'3, comme fitFlaminius , l'un des hommes de bien de son temps : et pour donner plaisir au peuple, ils estoient contraincts de s'entretuer publiquement aux arènes : si le maistre estoit tué en sa maison , par qui que ce fust , les esclaves innocens estoient tous mis à mort; tellement que Pedanius14, Piomain, estant tué, bien que l'on
vieillesse, c'est la marque d'un méchant naturel, et d'une ame basse et sordide , qui croit que l'homme n'a de liaison avec l'homme que pour ses besoins et pour sa seule utilité, etc. ». Il faut lire tout ce morceau , plein de la morale la plus pure.
11 Voyez Colurneîle, L. I.
r2 Sen. de Ira , L. ni , cap. 2.
i3 y oyez Plutarque, Vie de Flaminius. — Mais Charron se trompe ici. Ce Flaminius n'était pas un homme de bien Plutarque dit qu'il était si adonné à ses plaisirs , et si plongé dans les plus infâmes débauches , qu'il foulait aux pieds toutes sortes de bienséance et d'honnêteté.
4 J^oyez Tacite. Annal. L. xiv , c. 4-2 et seq.
sçeut le meurtrier, si est-ce que, par ordonnance du
sénat , quatre cens esclaves siens furent tués.
C'est aussi d'autre part chose estrange d'entendre les rebellions, eslevations et cruautés des esclaves contre les seigneurs en leur rang, quand ils ont peu, non seulement en particulier par surprinse , trahison , comme une nuit en la ville de Tyr, mais en bataille rangée , par mer et par terre : dont est venu le proverbe, « autant d'ennemis que d'esclaves15».
Or, comme la religion chrestienne et la mahumetane a creu , le nombre des esclaves a descreu , et la servitude a relasché, d'autant que les chrestiens et puis , comme à l'envi et comme singes , les mahumetans ont affranchy tous ceux qui se sont mis de leur religion : et estoit un moyen pour les y appeller, tel* îement qu'environ l'an douze cens, il n'y avoit presque plus d'esclaves au monde , sinon où ces deux religions n'avoient point encores d'authorité.
Mais comme le nombre des esclaves a diminué, le nombre des pauvres mendians et vagabonds a creu ; car tant d'esclaves affranchis, sortis de la maison et subjection des seigneurs , n'ayant de quoy vivre et faisant force enfans, le monde a esté rempli de pouvres.
La pauvreté16 puis après les afaict retourner en ser-
,5 Tolidem esse hostes quot servos. Sen. epist. XLVII. 'fi C'est ainsi que la première édition écrit ici ce mot.