‹ De la sagesseChapitre 252 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE LVI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE LVI

plusieurs vices, d'autant que la pire part est la plus grande , de mille n'en est pas un bon , le nombre des fols est infiny , la contagion est très dangereuse en la presse -, semblent avoir raison jusques-là ; car la compagnie mauvaise est chose très dangereuse ; à quoy pensent bien ceux qui vont sur mer, qu'aucun n'entre en leur vaisseau qui soit blasphémateur, dissolu, meschant : un seul Jonas à qui Dieu estoit courroucé, pensa tout perdre : Bias plaisamment à ceux du vaisseau, qui an grand danger crioyent, appellant le secours des Dieux : taisez-vous , qu'ils ne sentent*3 que vous estes icy avec moy ; Albuquerque , viceroy des Indes pour Emanuel roy de Portugal, en un extrême péril sur mer, print sur ses espaules quelque jeune garçon, affin que son innocence luy servist de garand et de faveur envers Dieu4. Mais de la penser meilleure, plus excellente et parfaicte , plus propre à l'exercice de vertu , plus difficile, aspre , laborieuse et pénible, comme ils veulent faire croire , se trompent bien lourdement ; car au contraire , c'est une grande descharge et aisance de vie, et n'est qu'une bien médiocre profession, voire un simple apprentissage et disposition à

2 Ceci se trouve mot ponr mot dans Montaigne , Liv. I , chap. 38, de la Solitude. (Tom. il , page q de notre édit.)

*3 Qu'ils n'entendent pas. — Les Italiens emploient encore le verbe sentire dans le même sens.

4 Montaigne , loco citato , rapporte également ces deux exemples.

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la vertu. Ce n'est pas entrer en affaires , aux peines et difficultés, mais c'est les fuir , s'en cacher, practiquer le conseil d'Epicure (cache ta vie) : c'est se tapir et recourir à la mort pour fuir à bien vivre. Il est certain que l'estat de roy, prêtre, pasteur, est plus noble beaucoup, plus parfaict, plus difficile, que celuy de moyne et d'hermite ; et de faict jadis les compagnies des moynes estoient des séminaires et apprentissages d'où l'on tiroit gens pour élever aux charges ecclésiastiques, et des préparatifs à plus grande perfection. Et celuy qui vit civilement avec femme, enfans , serviteurs , voisins , amis , biens , affaires , et tant de parties diverses , ausquelles faut qu'il satisfasse et responde reiglement et loyalement, a bien sans comparaison plus de besongne que celuy qui n'a rien de tout cela, et qui n'a affaire qu'à soy : la multitude, l'abondance est bien plus affaireuse que la solitude, la disette. En l'abstinence il n'y a qu'une chose ; en la conduite et en l'usage de plusieurs choses diverses, y a plusieurs considérations et divers debvoirs : il est bien plus facile de se passer des biens, honneurs, dignités, charges, que s'y bien gouverner et bien s'en acquitter. Il est bien plus aisé du tout se passer de femme, que bien deuement et de tout poinct vivre et se maintenir avec sa femme , enfans , et tout le reste qui en despend ; ainsi le célibat est plus facile que le mariage 5.

5 En professant ces opinions aussi justes que philosophi-

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