‹ De la sagesseChapitre 265 sur 280 · LIVRE I, CHAPITRE LXI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE LXI

soy vraiement vilain. Elle est aussi inutile à autruy, car elle n'entre point en communication ny en commerce, comme faict la science, la justice, la bonté, la beauté', les richesses9. Ceux qui n'ont en soy rien de recommandable que cette noblesse de chair et de sang, la font fort valoir, l'ont tousjours en bouche, en enflent les joues et le cueur (ils veulent mesnager ce peu qu'ils ont de bon) ; à cela les cognoist-on, c'est signe qu'il n'y a rien plus, puisque tant et tousjours ils s'y arrestent. Mais c'est pure vanité, toute leur gloire vient par chetifs instrumens , ab utero , conceplu, partu10, et est ensevelie soubs le tombeau des ancestres. Comme les criminels poursuivis ont recours aux autels et sepulchres des morts , et anciennement aux statues des empereurs , ainsi ceux-cy, destitués de tout mérite et subject de vray honneur, ont recours à la mémoire et armoiries de leurs majeurs*11. Que sert à un aveugle que ses parens ayent eu bonne veue, et à un bègue l'éloquence de son ayeul ? et néanmoins ce sont gens ordinairement glorieux, altiers, mesprisans les autres : contemptor animus et superbia , commune no~ bilkatis malum12.

9 Pris dans Montaigne, L. lit , eh. 5.

10 « Du ventre de leur mère , de la conception , de l'enfantement ». Osée r chap. rx,v. n.

*11 Ancêtres.

12 « L'orgueil, un esprit dédaigneux, ce sont les défauts ordinaires des nobles ». Salust. Btllum Jugurlhin. Ch. 44-

La personnelle et l'acquise a ses conditions toutes contraires et très bonnes ; elle est propre à son possesseur, elle est tousjours en subject digne, et est très utile à autruy. Encores peust-on dire qu'elle est plus ancienne et plus rare que la naturelle ; car c'est par elle que la naturelle a commencé, et en un mot c'est la vraye qui consiste en bons et utiles effects , non en songe et imagination vaine et inutile , et provient de l'esprit et non du sang, qui n'est point autre aux nobles qu'aux autres. Quîs generosus ? ad virtutem a nalurâ bene compositus animus facit nobilem , cui ex nuâcumcjue conditione supra fortunam licet surgere1^.

Mais elles sont très volontiers et souvent ensemble , et c'est chose parfaicte : la naturelle est un acheminement et occasion à la personnelle : les choses retournent facilement à leur principe naturel. Comme la naturelle a prins son commencement et son estre de la personnelle , aussi elle ramené et conduict les siens à elle :

Fortes creantur fortibus I4.

Hoc unum in nobilitate bonum , ut nobilibus imposita

î3 « Quel est l'homme vraiment noble? celui dont la nature a formé L'ame pour la vertu. Quelle que soit sa condition , il lui appartient de s'élever au-dessus de sa fortune ». Sen., epist. 44*

'4- « Les vaillans naissent des vaillans ». Hor. L. IV od, tv, v. 2g.

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