DE LA SECONDE ÉDITION
Ou est parlé du nom , subject , dessein et méthode de cet œuvre , avec adverlissement au lecteur.
* Il est icy requis dés l'entrée de sçavoir que c'est que sagesse, et comment nous entendons la traitter en cet oeuvre, puis qu'il en porte le nom et le
* Variante tirée de ta préface de la première édition. — Ii est requis avant tout œuvre , sçavoir que c'est que sagesse, et comment nous entendons la traitter en ce livre , puis qu'il en porte le nom et le titre. Or dés l'entrée nous advertissons que nous ne prenons icy ce mot subtilement au sens hautain et enflé des théologiens et philosophes (qui prennent plaisir à descrire et faire peinture des choses qui n'ont encores esté veues , et les relever à telle perfection , que la nature humaine ne s'en trouve capable, que par imagination) pour une cognoissance parfaite des choses divines et humaines , ou bien des premières et plus hautes causes et ressorts de toutes choses : laquelle réside en l'entendement seul, peut-estre sans probité (qui est principalement en la volonté) , sans utilité , usage , action , sans compaignée et en solitude ; et est plus que très rare et difficile, c'est le souverain bien et la perfection de l'entendement humain : ny au sens trop court , bas et populaire , pour discrétion, circonspection, comportement adyisé et bien
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titre. Tous en gênerai au premier et simple mot de sagesse, conçoivent facilement et imaginent quelque qualité, suffisance ou habitude non commune ny populaire, mais excellente, singulière,
réglé en toutes choses , qui se peut trouver avec peu de pieté et preud'hommie , et regarde plus la compaignée et l'autruy que soy-mesme. Mais nous le prenons en sens plus universel , commun et humain , comprenant tant la volonté que l'entendement , voire tout l'homme en son dedans et son dehors , en soy seul , en compaignée , cognoissant et agissant. Ainsi nous disons que sagesse est preude prudence , c'est à dire preud'hommie avec habilité , probité bien advisée. Nous sçavons que preud'hommie sans prudence est sotte et indiscrette ; prudence sans preud'hommie n'est que finesse : ce sont deux choses les meilleures et plus excellentes , et les chefs de tout Lien ; mais seules et séparées , sont défaillantes , imparfaites. La sagesse les accouple , c'est une droitture et belle composition de tout l'homme. Or elle consiste en deux choses , bien se cognoistre , et constamment estre bien réglé et modéré en toutes choses par toutes choses : j'entends non seulement les externes qui apparoissent au monde , faits et dits ; mais premièrement et principalement les internes , pensées , opinions , créances desquelles (ou la feinte est bien grande , et qui enfin se descouvre) sourdent les externes. Je dis constamment , car les fols parfois contrefont , et semblent estrc bien sages. Il sembleroit peut-eslre à aucuns qu'il suffiroit de dire que la sagesse consiste à estre constamment bien réglé et modéré en toutes choses , sans y adjouster bien se cognoistre : mais je ne suis pas de cet advis ; car advenant que par une grande bonté , douceur et soupplesse de nature , ou par une attentive imitation d'autrûy , quelqu'un se comportât
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et relevée par dessus le commun et ordinaire , soit en bien ou en mal : car il se prend et usurpe (peut-estre improprement) en toutes les deux façons : sapientes sunt ut faclant mala l: et ne
modérément en toutes choses , ignorant cependant et mescog- •noissant soy-mesme , et l'humaine condition , ce qu'il a et ce qu'il n'a pas ; il ne seroit pourtant sage , veu que sagesse n'est pas sans cognoissance , sans discours , et sans estude. L'on n'accordera pas peut-estre cette proposition : car il semble bien que l'on ne peut reiglement et constamment se comporter par-tout sans se cognoistre , et suis de cet advis. Mais je dis que , combien qu'ils aillent inséparablement ensemble , si ne laissent-ils d'estre deux choses distinctes : dont il les faut séparément exprimer en la description de sagesse, comme ses deux offices , dont se cognoistre est le premier , et est dit le commencement de sagesse. Parquoy nous disons sage , celuy qui cognoissant bien ce qu'il est , son bien et son mal , combien et jusques où nature l'a estrené et favorisé et où elle lui a deffailly , estudie par le bénéfice de la philosophie , et par l'effort de la vertu , à corriger et redresser ce qu'elle luy a donné de mauvais , reveiller et roidir ce qui est de foible et languissant , faire valoir ce qui est bon, adjouter ce qui deffaut, et tant que faire se peut la secourir; et par tel estude se règle et conduict bien en toutes choses.
Suivant cette briefve déclaration , nostre dessein en cet œuvre de trois livres est premièrement enseigner l'homme à se bien cognoistre , et l'humaine condition , le prenant en tout sens , et regardant à tous visages ; c'est au premier livre : puis l'instruire à se bien régler et modérer en toutes choses ; ce que
1 « Ils ne sont sages que pour faire le mal». Jérémie , chap. VI, v. 22.
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signifie pas proprement qualité bonne et louable, mais exquise, singulière, excellente en quoy que ce soit, dont se dit aussi bien sage tyran, pyrate, voleur, que sage roy, pilote, capitaine,
nous ferons en gros par advis et moyens généraux et communs au second livre , et particulièrement au troisiesme , par les quatre vertus morales , soubs lesquelles est comprise toute l'instruction de la vie humaine , et toutes les parties du devoir et de Vhonneste. Voilà pourquoy cet œuvre , qui instruit la vie et les mœurs , à bien vivre et bien mourir , est intitulé sagesse , comme le nostre précèdent , qui instruisoit à bien croire , a esté appelle vérité , ou bien les trois vérités , y ayant trois livres en cettuy-cy comme en celuy-là. J'adjouste icy deux ou trois mots de bonne foy ; l'un , que j'ai questé par-cy par-là , et tiré la plus part des matériaux de cet ouvrage des meilleurs autheurs qui ont traitté cette matière morale et politique , vraye science de l'homme , tant anciens , spécialement Seneque et Plutarque , grands docteurs en icelle , que modernes. C'est le recueil d'une partie de mes estudes ; la forme et l'ordre sont à moi. Si je l'ay arrangé et ageancé avec jugement et à propos, les sages en jugeront : car meshuy en ce subject autres ne peuvent estre mes juges , et de ceux-là volontiers recevrai la réprimande ; et ce que j'ay prins d'autruy , je l'ay mis en leurs propres termes , ne le pouvant dire mieux qu'eux. Le second , que j'ay icy usé d'une grande liberté et franchise à dire mes advis , et à heurter les opinions contraires , bien que toutes vulgaires et communément receues , et trop grandes , ce m'ont dit aucuns de mes amys , ausquels j'ay respondu que je ne formois icy ou instruisois un homme pour le cloistre , mais pour le monde, la vie commune et civile ; ny ne faisois icy le théologien , ny le cathe-
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c'est a. dire suffisant , prudent , advisé : non simplement et populairement, mais excellemment. Parquoy s'oppose a la sagesse , non seulement la folie , qui est un desreglement et desbauche ; et la sagesse est un règlement bien mesuré et proportionné : mais encores la bassesse et simplicité commune et populaire ; car la sagesse est relevée , forte et excellente : ainsi sagesse , soit en bien ou en mal, comprend deux choses; suffisance, c'est la provision et garniture de tout ce qui est requis
drant , ou dogmatisant , ne m 'assujettissant scrupuleusement à leurs formes , règles , style , ains usois de la liberté académique et philosophique. La foiblesse populaire , et délicatesse féminine , qui s'offense de cette hardiesse et liberté de paroles , est indigne d'entendre chose qui vaille. A la suite de cecy, je dis encores que je traitte et agis icy non pedantesquement , selon les règles ordinaires de l'eschole , ny avec estendue de discours , et appareil d'éloquence , ou aucun artifice. La sagesse , quce siocuîis ipsis cerneretur, mirabiles excitaret amores sui , n'a que faire de toutes ces façons pour sa recommandation , elle est trop noble et glorieuse ; les vérités et propositions y sont espesses , mais souvent toutes sèches et crues , comme aphorismes , ouvertures et semences de discours. J'y ay parsemé des sentences latines , mais courtes , fortes et poétiques , tirées de très bonne part, et qui n'interrompent, ny ne troublent le fil du texte françois. Car je n'ay pu encores estre rnduict à trouver meilleur de tourner toutes telles allégations en françois (comme aucuns veulent) avec tel déchet et perle de la grâce et énergie qu'elles ont en leur naturel et original , qui ne se peut jamais bien représenter en autre langage.
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et nécessaire , et qu'elle soit en haut et fort degré. Voila ce qu'au premier son et simple mot de sagesse , les plus simples imaginent que c'est : dont ils advouent qu'il y a peu de sages , qu'ils sont rares, comme est toute excellence, et qu'à eux de droit appartient de commander et guider les autres ; que ce sont comme oracles, dont est le proverbe , en croire et s'en remettre aux sages : mais bien définir la chose au vray, et la distinguer par ses parties, tous ne le sçavent, ny n'en sont d'accord, et n'est pas aysé : autrement le commun , autrement les philosophes , autrement les théologiens en parlent : ce sont les trois estages et classes du monde : ces deux procèdent par ordre , règles et préceptes, la première confusément et fort imparfaitement.
Or nous pouvons dire qu'il y a trois sortes et degrés de sagesse, divine, humaine, mondaine, qui respondent à Dieu , nature pure et entière , nature vitiée et corrompue : de toutes ces trois sortes , et de chacune d'icelles discourent et parlent toutes ces trois classes du monde que nous avons dit, chacune selon sa portée et ses moyens : mais proprement et formellement le commun, c'est a dire , le monde de la mondaine, le philosophe de l'humaine, le théologien de la divine. La mondaine est plus basse (qui est diverse selon les trois grands chefs de ce bas monde : opu-
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lence, volupté, gloire, ou bien avarice , luxure, ambition : Quidquid est in mundo , est concupiscentia oculorum , concupiscentia carnis 3 superbia vitœ 2 : dont est appelée par S. Jacques de trois noms , terrena, animalis, diabolica 3) est reprouvée par la philosophie , et théologie qui la prononce folie devant Dieu , stultam fecit Deus sapientiam hujus mundi 4 : or n'est il point parlé d'elle en ce livre, que pour la condamner.
La plus haute , qui est la divine , est définie et traittée par les philosophes et théologiens un peu diversement. Je dédaigne et laisse icy tout ce qu'en peut dire le commun , comme prophane , et trop indigne pour estre ouy en telle chose. Les philosophes la font toute spéculative , disent que c'est la cognoissance des principes , premières causes, et plus hauts ressorts de toutes choses, et en fin de la souveraine qui est Dieu, c'est la métaphysique. Cette cy réside tout en l'cntende-
2 » Tout ce qui est dans le monde , est concupiscence des yeux, ou concupiscence de la chair, ou orgueil de la vie»1. St.-Jean , Epitre I, chap. il, v. 16.
3 « Terrestre , animale , diabolique». Ep. de St. Jacques, chap. III , v. ï6..
4- « Dieu a fait de la sagesse de ce monde, une folie ». St.-Paul, aux Corinthiens, Ep. I , chap. ni , v. in. — Ici Charron a altéré le texte. Voici ce qu'on lit dans St.-Paul , loc. cit. : Sapienlia enim hujus mundi stultitia est apud Deunti ce qui présente un tout autre sens.
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ment, c'est son souverain bien et sa perfection , c'est la première et plus haute des cinq vertus intellectuelles 5, qui peut estre sans probité, action, et sans aucune vertu morale. Les théologiens ne la font pas du tout tant spéculative , qu'elle ne soit aussi aucunement pratique : car ils disent que c'est la cognoissance des choses divines , par lesquelles se tire un jugement et reiglement des actions humaines , et la font double : l'une acquise par estude, et a peu prés celle des philosophes que je viens de dire : l'autre, infuse et donnée de Dieu, desursùm descendens. C'est le premier des sept dons du Sainct Esprit, Spiritus Domini Spiritus sapientiœ , qui ne se trouve qu'aux justes et nets de péché , in malevolam animant non introibit sapientia6. De cette sagesse divine n'entendons aussi parler icy, elle est en certain sens et mesure traittée en ma première vérité, et en mes discours de la divinité.
Parquoy s'ensuit que c'est de l'humaine sagesse que nostre livre traitte , et dont il porte le nom, de laquelle il faut icy avoir une briefve et générale peinture , qui soit comme l'argument et le sommaire de tout cet oeuvre. Les descriptions communes sont diverses et toutes courtes. Au-
5 Voyez St. Thomas, i quest. 57, 2 quest. 2 , ig.
6 « La sagesse n'entrera point dans un ame malveillante». La Sagesse, chap. 1, y. 4-
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cuns, et la plus part pensent que ce n'est qu'une prudence , discrétion et comportement advisé aux affaires et en la conversation. Cecy est digne du commun, qui r'apporte presque tout au dehors, à l'action , et ne considère gueres autre chose que ce qui paroit : il est tout aux yeux et aux oreilles , les mouvemens internes le touchent et luy poisent fort peu : ainsi selon leur opinion la sagesse peut estre sans pieté et sans probité essentielle ; c'est une belle mine , une douce et modeste finesse . D'autres pensent que c'est une singularité farouche et espineuse , une austérité refrongnée d'opinions, mœurs, paroles, actions, et forme de vivre, qui pource appellent ceux qui sont feruz et touchés de celte humeur, philosophes, c'est à dire en leur jargon, fantasques, bigearres , hétéroclites. Or telle sagesse , selon la doctrine de nostre livre, est plustot une folie et extravagance. Il faut donc apprendre que c'est d'autres gens que du commun : sçavoir est des philosophes et théologiens, qui tous deux l'ont traittée en leurs doctrines morales : ceux-là plus au long, et par exprès comme leur vray gibbier, leur propre et formel sujet, car ils s'occupent à ce qui est de la nature, et au faire : la théologie monte plus haut , s'attend et s'occupe aux vertus infuses, théoriques et divines, c'est à dire à la sagesse divine et au croire. Ainsi ceux-là s'y sont plus arrestés et plus es-
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tendus, reglans et instruisans non seulement le particulier, mais aussi le commun et le public : enseignans ce qui est bon et utile aux familles , communautés, republiques et empires. La théologie est plus chiche et taciturne en cette part , visant principalement au bien et salut éternel d'un chascun. Davantage , les philosophes la traittent plus doucement et plaisamment, les théologiens plus austeremment et sèchement. La philosophie qui est l'ainée , comme la nature est l'ainée de la grâce , et le naturel du surnaturel , semble suader gratieusement et vouloir plaire en profitant, comme la poésie :
.... Simul et jucunda, et idonea dicere vitee. . . . Lectorem delectando pariterque monendo7.
Revêtue et enrichie de discours , de raisons , inventions, et pointes ingénieuses, exemples, similitudes : parée de beaux dires, apophtegmes, mots sententieux, ornée d'éloquence et d'artifice. La théologie qui est venue après , toute refrongnée, semble commander et enjoindre impérieusement et magistralement : et de fait la vertu et probité des théologiens est toute chagrine, austère, sub jette, triste, craintive et populaire : la
7 « Dire des choses à la fois agréables , et utiles à la vie..., plaire au lecteur, et lui donner en même temps des avis »'. Horace, Art poét. v. 334 et 344-
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philosophique , telle que ce livre enseigne, est toute gaye, libre, joyeuse, relevée, et s'il faut dire, enjoue'e, mais cependant bien forte, noble, généreuse et rare. Certes les philosophes ont este' excellens en cette part, non seulement a la traitter et enseigner , mais encores a la présenter vivement et richement en leurs vies nobles et héroïques. J'entends ici philosophes et sages , non seulement ceux qui ont porte le nom de sages, comme Thaïes, Solon, et les autres qui ont esté d'une volée, et du temps de Cyrus , Cresus, Pisistratus : ny aussi ceux qui sont venus après , et ont enseigné en public 3 comme Pythagoras, Socrates, Platon, Aristote, Aristippe, Zenon, Antisthenes , tous chefs de part , et tant d'autres leurs disciples, différents et divisés en sectes; mais aussy tous ces grands hommes qui faisoient profession singulière et exemplaire de vertu et sagesse , comme Phocion , Aristides , Pericles , Alexandre, que Plutarque appelle philosophe aussy bien que roy , Epaminondas , et tant d'autres Grecs : les Fabrices , Fabies , Camilles , Gâtons, Torquates, Régules, Lelies, Scipions, romains, qui pour la plus part ont esté généraux d'armées. Pour ces raisons je suy et employé en mon livre plus volontiers, et ordinairement les advis et dires des philosophes, sans toutesfois obmettre ourejetterceux des théologiens : car aussi
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en substance sont-ils tous d'accord, et fort rarement différents, et la théologie ne dédaigne point d'employer et faire valoir les beaux dires de la philosophie. Si j'eusse entreprins d'instruire pour le cloistre et la vie consiliaire , c'est a dire professions des conseils evangeliques , il m'eust fallu suivre, adamussim , les advis des théologiens ; mais nostre livre instruit a la vie civile, et forme un homme pour le monde , c'est a dire a la sagesse humaine et non divine.
Nous disons donc naturellement et universellement, avec les philosophes et les théologiens, que cette sagesse humaine est une droitture, belle et noble composition de l'homme entier, en son dedans, son dehors, ses pensées, paroles, actions, et tous ses mouvemensj c'est l'excellence et perfection de l'homme comme homme , c'est a dire selon que porte et requiert la loy première fondamentale et naturelle de l'homme, ainsi que nous disons un ouvrage bien fait et excellent, quand il est bien complet de toutes ses pièces, et que toutes les règles de l'art y ont esté gardées : celuy est homme sage qui sait bien et excellemment faire l'homme : c'est à dire , pour en donner une plus particulière peinture , qui se cognoissant bien et l'humaine condition se garde et préserve de tous vices, erreurs, passions, et défauts tant internes, siens et propres, qu'externes, com-
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îïiuns et populaires; maintenant son esprit net, libre, franc, universel, considérant et jugeant de toutes choses , sans s'obliger ny jurer a aucune, visant tous jours et se réglant en toutes choses selon nature, c'est à dire la raison, première et universelle loi et lumière inspirée de Dieu, qui esclaire en nous., a laquelle il ployé et accommode la sienne propre et particulière , vivant au dehors et avec tous , selon les loix , coutumes et cérémonies du pays où il est , sans offense de personne, se portant si prudemment et discrètement en tous affaires, allant tous jours droite ferme,, joyeux et content en soy-mesme , attendant paisiblement tout ce qui peut advenir, et la mort en fin. Tous ces traits et parties, qui sont plusieurs , se peuvent pour facilité racourcir et rapporter a quatre chefs principaux , cognoissance de soy, liberté d'esprit nette et généreuse, suyvre nature, (ccttuy-cy a très grande estendue, et presque seul suffîroit) vray contentement : lesquels ne se peuvent trouver ailleurs qu'au sage. Celuy qui faut en l'un de ces points , n'est point sage. Qui se mescognoit, qui tient son esprit en quelque espèce de servitude, ou de passions, ou d'opinions populaires, le rend partial, s'oblige a quelque opinion particulière, et se prive de la liberté et jurisdiction de voir, juger, examiner toutes choses : qui heurte et va contre nature.,
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soubs quelque prétexte que ce soit , suivant plustost l'opinion ou la passion , que la raison , qui bransle au manche , troublé, inquiété, mal content, craignant la mort, n'est point sage. Voicy en peu de mots la peinture de sagesse et de folie humaine, et le sommaire de ce que je prétends traitter en cet œuvre, spetialement au second livre , qui par exprés contient les règles, traits et offices de sagesse , qui est plus mien que les deux autres, et que j'ai pensé une fois produire seul. Cette peinture verbale de sagesse est oculairement représentée sur la porte et au frontispice de ce livre 8 , par une femme toute nue en un
8 Dans l'édition de i6o4, dans celles des Elzévirs , et dans quelques autres , on voit , au frontispice , la figure que Charron décrit. Nous n'avons pas cru devoir la faire copier. C'est une estampe allégorique assez mal composée : l'explication qu'en donne ici Charron , offre beaucoup plus d'intérêt que l'estampe , qui même n'aura sans doute été exécutée qu'après sa mort , et d'après la peinture verbale que d'avance il en faisait ici. Dans les éditions des Elzévirs , on trouve , à la suite de la préface, une explication encore plus détaillée. Quoique, très probablement elle ne soit point sortie de la plume de Charron , nous la rapporterons comme variante.