LIVRE I, CHAPITRE XL
vray, comme se verra après : ce sont nos premiers maistres : elle commence par eux, et se résout en eux : ils sont le commencement et la fin de tout : il est impossible de reculer plus arrière ; chascun d'eux est chef et souverain en son ordre et a grande domination , amenant un nombre infini de cognoissances , l'un ne tient ny ne dépend, ou a besoing de l'autre; ainsi sont-ils également grands, bien qu'ils ayent beaucoup plus d'estendue, de suite, et d'affaires les uns que les autres, comme un petit roytelet est aussi bien souverain en son petit destroict*1, que le grand en un grand estât.
C'est un axiome entre nous, qu'il n'y a que cinq sens de nature, pour ce que nous n'en remarquons que cinq en nous , mais il y en peust bien avoir davantage : et y a grand doubte et apparence qu'il y en a; mais il est impossible à nous de le sçavoir, l'affirmer, ou nier, car l'on ne sçauroit jamais cognoistre le défaut d'un sens que l'on n'a jamais eu. Il y a plusieurs bestes qui vivent une vie pleine et entière, à qui manque quelqu'un de nos cinq sens, et peust l'animal vivre sans les cinq sens, sauf l'attouchement, qui seul est nécessaire à la vie. Nous vivons très commodément avec cinq, et peut-estre qu'il nous en manque encores un, ou deux, ou trois; mais ne se peust sçavoir : un sens ne peust descouvrir l'autre :
** District, domaine, territoire.
et s'il en manque un par nature, l'on ne le sçauroit trouver à dire. L'homme né aveugle, ne sçauroit jamais concevoir qu'il ne voyt pas , ny désirer de voyr ou regretter la veue : il dira bien , peut-estre , qu'il voudra voyr ; mais cela vient qu'il a ouy dire ou apprins d'autruy, qu'il a à dire*2 quelque chose : la raison est que les sens sont les premières portes et entrées à la cognoissance. Ainsi l'homme ne pouvant imaginer plus que les cinq qu'il a, ne sçauroit deviner s'il y en a davantage en nature, mais il y en peust avoir. Qui sçait si les difficultés que nous trouvons en plusieurs ouvrages de nature , et les effects des animaux, que nous ne pouvons entendre, viennent du défaut de quelque sens 3 que nous n'avons pas ? Des propriété^ occultes que nous appelions en plusieurs choses, il sepeust dire qu'il y a des facultés sensitives en nature, propres à les juger et appercevoir, mais que nous ne les avons pas, et que l'ignorance de telles choses vient de nostre défaut. Qui sçait si c'est quelque sens particulier qui descouvre aux coqs l'heure de minuit et du matin, et les esmeut à chanter, qui achemine les bestes à prendre certaines herbes à leur guarison, et tant d'autres choses comme cela? Personne ne sçauroit dire que ouy, ny que non.
"*a Qu'il lui manque quelque chose.
3 Les preuves de cetle opinion seraient difficiles , mais les conjectures en sa faveur s'offrent en foule.