LIVRE I, CHAPITRE XIV. io
chascun desquels le sens s'exerce tout entier. D'où vient que celuy qui est blesse' en l'un ou deux de ces trois ventres, comme le paralytique, ne laisse pas d'exercer toutes les trois, bien que plus foiblement, ce qu'il ne feroit si chascune faculté' avoit son creux à part.
Aucuns ont pensé que l'ame raisonnable n'estoit point organique, et n' avoit besoing, pour faire ses fonctions, d'aucun instrument corporel', pensant par là bien prouver l'immortalité de l'ame : mais sans entrer en un labyrinthe de discours, l'expérience oculaire et ordinaire dément cette opinion, et convainq du contraire ; car l'on sçait que tous hommes n'entendent ny ne raisonnent de mesme et également , ains avec très grande diversité; et un mesme homme aussi change, et en un temps raisonne mieux qu'en un autre, en un aage, en un estât et certaine disposition, qu'en un autre, tel mieux en santé qu'en maladie, et tel autre mieux en maladie qu'en santé : un mesme en un temps prévaudra en jugement, et sera foible en imagination. D'où peuvent venir ces diversités et changemens, sinon de l'organe et instrument, changeant d'estat ? et d'où vient que l'yvrognerie , la morsure du chien enragé , une fièvre ardente, un coup en la teste, une fumée montant de l'estomach, et autres accidens , feront culbuter et renverseront entièrement le jugement, tout l'esprit intellectuel et toute la sagesse de Grèce, voyre contraindront l'ame de desloger
du corps ? Ces accidens purement corporels ne peuvent toucher n'y arriver à cette haute faculté' spirituelle de l'ame raisonnable, mais seulement aux organes et instrumens , lesquels estant detraque's et desbauchés , l'ame ne peust bien et reiglement agir , et estant par trop forcée et violente'e , est contraincte de s'absenter et de s'en aller. Au reste , se servir d'instrument ne prejudicie point à l'immortalité'; car Dieu s'en sert bien , et y accommode ses actions. Et comme selon la diversité de l'air, région et climat, Dieu produict les hommes fort divers en esprit et suffisance naturelle, car en Grèce et en Italie il les produict bien plus ingénieux qu'en Moscovie etTartarie : aussi l'esy . Lç0 prit, selon la diversité des dispositions organiques, * v des instrumens corporels , raisonne mieux ou moins.
Or l'instrument de l'ame raisonnable , c'est le cerveau et le tempérament d'iceluy, duquel nous avons à parler.
Tempérament est la mixtion et proportion des quatre premières qualités, chaud, froid, sec et humide ; ou bien une cinquiesme résultante, comme l'harmonie de ces quatre. Or. du tempérament du cerveau vient et dépend tout l'estat et l'action de l'ame raisonnable ; mais ce qui cause et apporte une grande misère à l'homme , est que les trois facultés de l'ame raisonnable, entendement, mémoire, imagination, requièrent et s'exercent par temperamens contraires. Le tempérament qui sert et est propre à l'entendement est