LIVRE I, CHAPITRE XIX. i
ces mouvements, et comment ils naissent et s'eschaufent en nous ; ce que Ton peust représenter par divers moyens et comparaisons, premièrement pour le regard de leur esmotion et impétuosité. L'ame, qui n'est qu'une au corps, a plusieurs et très diverses puissances, selon les divers vaisseaux où elle est retenue , instruments desquels elle se sert , es objects qui luy sont proposés. Or quand les parties où elle est enclose, ne la retiennent et occupent qu'à proportion de leur capacité, et selon qu'il est nécessaire pour leur droict usage , ses effects sont doux , bénins et bien reiglés : mais quand au contraire ses parties prennent plus de mouvement et de chaleur qu'il ne leur en faut, elles s'altèrent et deviennent dommageables ; comme les rayons du soleil , qui vaguans à leur naturelle liberté, escliaufent doucement et tièdement ; s'ils sont recueillis et remis au creux d'un miroir ardent , bruslent et consument ce qu'ils avoient accoustumé de nourrir et vivifier. Au reste, elles ont divers degrés en leur force et esmotion, et sont en ce distinguées par plus et moins : les médiocres se laissent gouster et digérer , s'expriment par paroles et par larmes; les grandes et extrêmes estonnent toute l'ame , l'accablent et luy empesehent la liberté de ses actions :
Curée levés îoquuntar, ingentes sluoent1. 1 « Les douleurs légères s'exhalent en paroles , les grandes
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Secondement pour le regard du vice , desreiglement et injustice qui est en ces passions, nous pouvons à peu près comparer l'homme à une republique , et Testât de l'ame à un estât royal , auquel le souverain pour le gouvernement de tant de peuples a des magistrats, ausquels pour l'exercice de leurs charges il donne ioix et reiglemens , se réservant la cognoissance des plus grands et importans accidens. De cet ordre dépend la paix et prospérité' de Testât : au contraire , si les magistrats , qui sont comme mitoyens entre le prince et le peuple, se laissent tromper par facilite', ou corrompre par faveur, et que sans déférer à leur souverain , et aux loix par luy establies , ils employent leur authorité à l'exécution des affaires, ils remplissent tout de desordre et confusion. Ainsi, en l'homme l'entendement est le souverain , qui a soubs soy une puissance estimative et Imaginative comme un magistrat, pour cognoistre et juger par le rapport des sens, de toutes choses qui se présenteront, et mouvoir nos affections pour Texecutionde ses jugemens. Pour sa conduicte et reiglement en l'exercice de sa charge , la loy et lumière de nature luy a esté donnée : et puis il a moyen en tout doubte de recourir au conseil de son supérieur et souverain , Tentende-
gardent un stupide silence ». Sen. Hipp. act. II , se. III, v. 60^. Voyez dans notre Montaigne (L. I , c. il, p. i4), comment Corneille a traduit ce vers.