LIVRE ï, CHAPITRE XIX
ment. Voylà Tordre de son estre heureux; mais le malheur est, que cette puissance qui est au-dessouhs de l'entendement, et au dessus des sens, à laquelle appartient le premier jugement des choses, se laisse la pluspart du temps corrompre ou tromper, dont elle juge mal et témérairement, puis elle manie et remue nos affections mal à propos, et nous remplit de trouble et d'inquiétude. Ce qui trouble et corrompt cette puissance , ce sont premièrement les sens , lesquels ne comprennent pas la vraye et interne nature des choses, mais seulement la face et forme externe, rapportant à l-'ame l'image des choses , avec quelque recommandation favorable , et quasi un préjugé de leurs qualités , selon qu'ils les trouvent plaisans et agréables à leur particulier, et non utiles et nécessaires au bien universel de l'homme : puis s'y mesle le jugement souvent fauls et indiscret du vulgaire. De ces deux fauls advis et rapports des sens et du vulgaire , se forme en l'âme une inconsidérée opinion que nous prenons des choses , qu'elles sont bonnes ou mauvaises , utiles ou dommageables , à suyvre ou fuyr : qui est certainement une très dangereuse guide *2 , ettemeraire maistresse : car aussi-tosi qu'elle est conceuè\ sans plus rien déférer au discours et à l'entendement, elle s'empare de nostre imagination, et comme dedans une citadelle > y tient fort contre la
*2 Un très dangereux guide.
î5o DE LA SAGESSE,
droicte raison, puis elle descend en nostre cœur et remue nos affections, avec des mouvemens violens d'espérance , de crainte , de tristesse , de plaisir ; bref faict soublever tous les fols et séditieux de Famé , qui sont les passions.
Je veux encore déclarer la mesme chose , par une autre similitude de la police militaire. Les sens sont et sentinelles de l'ame, veillans pour sa conservation, et messagers. ou courriers, pour servir de ministres et instrumens à l'entendement , partie souveraine de l'ame : et pour ce faire ils ont receu puissance d'appercevoir les choses , en tirer les formes , et les embrasser ou rejetter, selon qu'elles leur semblent agréables ou fascheuses , et qu'elles consentent ou s'accordent à leur nature : or , en exerçant leur charge , ils se doibvent contenter de recognoistre et donner advis de ce qui se passe , sans vouloir entreprendre de remuer les hautes et fortes puissances , et par ce moyen mettre tout en allarme et confusion; ainsi qu'en une année souvent les sentinelles 3, pour ne sçavoir pas le dessein du chef qui commande , peuvent estre trompés , et prendre pour secours les ennemis desguisés qui viennent à eux , ou pour ennemis ceux qui viennent à leur secours . aussi les sens , pour ne pas comprendre tout ce qui est de la
3 Bastien a mis les senlilles ; mais c'est évidemment une faute d'impression, la première édition porte les sentinelles.