LIVRE III, CHAPITRE XXII
» Si elle est longue, elle est légère et modérée, c'est honte de s'en plaindre; si elle est violente, elle est courte, et met tost fin ou a soy, ou au patient, qui revient presque tout à un. Confide, summus non habet tempus dolor : — si gravis, brevis ^ si longus , levis \
» Et puis c'est le corps qui endure, ce n'est pas nous qui sommes offensés, car l'offense diminue de l'excellence et perfection de la chose ; et la maladie ou douleur, tant s'en faut qu'elle diminue, qu'au rebours elle sert de subject et d'occasion à une patience louable , plus beaucoup que la santé ; et où il y a plus d'occasion de louange, il n'y a pas moins de bien. Si le corps est instrument de l'esprit, qui se plaindra quand l'instrument s'usera en servant celuy à qui il est destiné? Le corps est faict pour servir à l'esprit. Si l'esprit s'affligeoit pour ce qui arrive au corps , l'esprit serviroit au corps. Celuy-Ià ne seroit-il pas trop délicat qui crieroit et hueroit, pource que l'on luy auroit gasté sa robbe, que quelque espine la luy au-
■ w Croyez-moi, les grandes douleurs ne sont pas de longue durée : — Si elles sont violentes , elles sont courtes ; si elles sont longues, elles sont légères ». — Les derniers mots sont de Cicéron , dejinib, L. 11 , cap. xxix. — N'oublions pas ce beau passage de Sénèque : Summi doloris inientio inyenitfitiem. Nemo potest valde dolere et diu. Sic nos aman^ tissima nostri natura disposuit ut dolorem aut tolerabilem aiU bi'CQem Jaceret — Senec. Epist, LXXVIil.
m. la
roît accrochée, quelqu'un en passant la luj auroît deschirée? Un vil frîppîer peut-estre s'en plaîndroit, quî en voudroît faire son proffil; maïs un grand et riche s'en riroît, él n'en feroît compte, comparant cette perte au reste des biens qu'il a. Or ce corps n'est qu'une robbe eraprunte'e, pour faire paroîstre pour un temps nostre esprit sur ce bas et tumultuaire théâtre, duquel seul debvons faire cas, et procurer son honneur et son repos. Et d'où vient que l'on souffre avec tant d'impatience la douleur? c'est que l'on n'est pas accoustume' de chercher son contentement en l'ame, non assueverunt animo esse contenu', nimium illis cum corporefuit *. L'on a trop de commerce avec le corps. Il semble que la douleur s'enorgueillisse nous voyant trembler soubs elle ^ ».
Elle nous apprend à nous degouster de ce qu'il nous faut laisser, et à nous desprendre de la pipperie de ce monde, service très notable.
La joye et le plaisir de la santé recouvrée, après que la douleur aura faict son cours, ce sera comme une lumière belle et claire, tellement qu'il semble que nature nous aye preste la douleur pour l'honneur et service de la volupté et de l'indolence.
* Senec. EpisL Lxxviii. — La traduction se trouve dans le texte.
^ Tout ce qui est ici indiqué par des guillemets, est pris de la Philosophie morale des Stdîques , par Duyaîr , p. 88g.