‹ De la sagesse: trois livres (volume 2)Chapitre 138 sur 170 · LIVRE III, CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XXXVIII

Parquoy. cecy ne se vuide pas en un mot et tout simplement : faut distinguer, les voluptés sont diverses. Il y en a de naturelles et non naturelles : cette distinction comme plus importante sera tantost plus considérée. Il y en a de glorieuses, fastueuses, difficiles; d'autres sombres, doucereuses, faciles et prestes. Combien qu'à la ve'rité dire , la volupté est une qualité peu ambitieuse, elle s^estime assez riche de soy sans y mesler le prix de la réputation, et s'ayme mieux à l'ombre. Celles aussi qui sont tant faciles et prestes, sont lasches et morfondues, s'il n'y a de la malaisance et difficulté ; laquelle est un allechement , une amorce, un aiguillon à icelles. La cérémonie, la vergongne et difficulté qu'il y a de parvenir aux derniers exploits de l'amour, sont ses aiguisemens et allumettes, c'est ce qui lui donne le prix et la poincte. Il y en a de spirituelles et corporelles : non qu'à vray dire elles soient séparées; car elles sont toutes de l'homme entier et de tout le subject composé, et ane partie de nous n'en a point de si propres que l'autre ne s'en sente , tant que dure le mariage et amoureuse liaison de l'esprit et du corps en ce monde. Mais bien y en a auxquelles l'esprit a plus de part que le. corps, dont conviennent mieux à l'homme qu'aux bestes , et sont plus durables , comme celles qui entrent en nous par les sens de la veue et de Uouye, qui sont deux portes de l'esprit ; car ne faisant que passer par-là , l'esprit les reçoit, les cuit et digère, s'en paist et de-

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lecte long-temps ; le corps s'en sent peu. D'autres, où le corps a plus de part, comme celles du goust et de Tattouchement, plus grossières et matérielles, esquelles les bestes nous font compagnie : telles voluptés se traictent, exploictent, s'usent et achèvent au corps mesme , Tesprit n'y a que l'assistance et compagnie , et sont courtes, c'est feu de paille ^.

Le principal en cecy est sçavoir comment il se faut comporter et gouverner aux voluptés , ce que la sagesse nous apprendra : et c'est l'office de la vertu de tempérance. Il faut premièrement faire grande et notable différence entre les naturelles et non naturelles. Par les non naturelles nous n'entendons pas seulement celles qui sont contre nature , et le droict usage approuvé par les loix : mais encores les naturelles mesme , si elles desgenerent en trop grand excès et superfluité, qui n'est point du roolle de la nature, qaî se contente de remédier à la nécessité, à quoy l'on peut encores adjouster la bienséance et honnesteté commune. C'est bien volupté naturelle d'estre clos et couvert par maison et vestemens, contre la rîguear des elemens et injure des meschans : mais que ce soit d'or, d'argent, de jaspe et porphyre, il n'est pas naturel. Ou bien si elles arrivent par autre voye que

Aussi Sénèqiie dît-îl très-bîen : Long/or fideliorcpie est memoria voluptaium quam prœsentia, — Senec. Consolât, ad Polyb, cap. xxix.

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