LIVRE 111, CHAPITRE XXXVIII. 23i
naturelle, comme si elles sont recherchées et procurées par artifice , par medicamens et autres moyens non naturels, ou bien qu^elles se forgent premièrement en Tesprit, suscitées par passion , et puis de là viennent au corps, qui est un ordre renversé : car Tordre de nature est que les voluptés entrent au corps , et soient désirées par luy, et puis de là montent en l'esprit. Et tout ainsi que le rire , qui est par le chatouillement des aysselles, n'est point naturel ny doux, c'est plustost une convulsion , aussi la volupté qui est recherchée et allumée par Tame, n'est point naturelle.
Or la première reigle de sagesse aux voluptés est celle cy, chasser et condamner tout à faict les non naturelles, comme vitieuses, bastardes (car ainsi que ceux qui viennent au banquet sans y estre conviés , sont à refuser : aussi les voluptés qui d'elles*mesmes sans estre mandées et conviées par la nature , se présentent, sont à rejeter); admettre et recepvoir les naturelles , mais avec reigle et modération : et voyià l'office de tempérance en gênerai , chasser les non naturelles , reigler les naturelles.
Or la reigle des naturelles est en trois poincts : premièrement que *^ soit sans offense, scandale, dommages et préjudice d'autruy.
Le second que soit sans préjudice sien, de son
*9 Que ce soit.
honneur, sa santé, son loysîr, son debvoîr, ses fonctions.
Le hers **^ que soit avec modération, ne les prendre trop à cueur, non plus qu'à contre-cueur, ne les courir ni fuyr : mais les recepvoîr et prendre comme on falot le miel, avec le bout du doigt, non en pleine main ", non s'y engager par trop, ny en faire son propre faîct et principal affaire ; moins s'y asservir, en faire une necessllé , c'est l'extresme misère : ce dolbt estre l'accessoire , une récréation pour mieux se remettre, comme le sommeil qui nous renforce et nous donne haleine pour retourner plus gayement à l'œuvre. Bref en user et non jouyr. Mais sur-tout se faut garder de leur trahison : car il y en a qui se donnent trop chèrement , nous rendent plus de mal et desplaîslr : mais c'est traistreusement ; car elles marchent devant nous pour nous amuser et tromper, et nous cachent leur suittes ; « cruelles , nous chatouillent et nous embrassent pour nous estrangler. Le plaisir de boire va devant le mal de teste '* »; tels sont les plaisirs et voluptés de l'îndiscrette et bouillante jeunesse, qui enyvrent. « Nous nous plongeons dedans,
*'® Le troisième, que ce soit, etc.
" C'est un proverbe ancien : Mel summo digiio , non caoâ manu , gustandum. — Philostrat , L. I , de Vitiis Sophisfarum.
" C'est une phrase de Montaigne , Essais, L. I , ch. xxxviil . et Montaigne copiait ici, mot pour mot^ Sénèque, EpisL h\s