‹ De la sagesse: trois livres (volume 2)Chapitre 153 sur 170 · LIVRE III, CHAPITRE XLIII. aSi · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XLIII. aSi

hommes sont ceux qui parlent le moins „ disoît un sage. Qui abondent en paroles , sont stériles à hien dire et à bien faire; comme les arbres qui jettent force feuilles, ont peu de fruict, force paille peu de grain. Les Lacedemoniens grands professeurs de vertu et vaillance, Festoient aussi du silence, ennemis du langage : dont a esté tant loué et recommandé par tous le peu parler, la bride à la bouche : Pone , Domine, custodiam orimeo ^. En la loy de Moyse le vaisseau qui n'avoit pas son couvercle attaché estoit immonde ; en cecy se cognôist et discerne l'homme ; le sage a la langue au cueur, et le fol a le cueur à la langue.

*^ Véritable : Tusage de la parole est d'aider la vérité et luy porter le flambeau pour le faire voir et au contraire descouvrir et rejetter le mensonge. D'autant que la parole est l'outil pour communiquer nos volontés et nos pensées , elle doibt bien estre véritable et fidelle, puisque nostre intelligence se conduict par la seule voye de la parole. Celuy qui la fausse , trahit la société publique ; et si ce moyen nous fault et nous trompe, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entre -cognoissons plus. De la menterie en a esté dict ^

INaïf , modeste et chaste; non accompagné de vehe-

^ « Mettez , Seigneur, une sentinelle devant ma bouche ». — Psalm. CXL, j^. 3.

** Sous -entendez , que le parler soit.

^ Chap. X de ce Livre III.

aSa DE LA SAGESSE,

mence et contention, 51 sembleroit qu'il y auroît âe la passion; non artificiel ny affecté; non desbauché et desreiglë, ny licentieux.

Sérieux et utile , non vain et inntile : il ne fatit pas s'arauser à conter ce qui se faict en la place ou au théâtre, ny à dire sornettes et risées, cela tient tropdu bouffon , et monstre un trop grand et inutile loisir ; Oiio abundaniis, et 4jbutenîis ^. Il n'est pas bon aussi de conter beaucoup de st& actions et fortunes; les autres ne prennent pas tant de plaisir à les ouyr que nous à les conter. Mais sur-tout non jamais offensif; la parole est Tinstrument et le courretier de lacharité; en user contre elle, c'est en abuser contre l'intention dé nature. Toute sorte de mesdisance , detraction, mocquerie, est très indigne de l'homme sage et d'honneur.

Facile et doux, non espîneux, difficile et ennuyeux r il faut esviter en propos communs les questions subtiles et aiguës , qui ressemblent aux escrevisses , où y a plus a esplucher qu'à manger; la fin n'est que cris et contentions.

Ferme, nerveux et généreux, non mol, lasche et languissant : et par ainsi faut esviter le parler des pedans, plaideurs, et des filles.

A ce poinct de tempérance appartient celuy de garder fidèlement le secret (dont a esté parlé en la foy 7),.

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^ « C^est le loisir d^un bavard qui abuse de la parole »» 7 Au cbap. Yiil de ce même livre.

LIVRE III, CHAPITRE XLIII. aSS non seulement qui a esté recommandé et donné en garde, maïs celuy que la prudence et discrétion nous dîcte debvoir eslre supprimé.

« Or comme la parole rend l'homme plus excellent que les bestes, aussi Teloquence rend ses professeurs plus excellens que les autres hommes : car c'est la profession de la parole , c'est une plus exquise communication du discours et de la raison, le gouvernail des âmes, qui dispose les cueurs et les affections , comme certains tons, pour en faire un accord mélodieux * ».

L'éloquence n'est pas seulement une clarté, pureté, élégance de langage, que les mots soient bien choisis, proprement ageancés , tombant en une juste cadence : mais elle doibt estre aqssi pleine d'omemens, degra* ces, de mouvemens; que les paroles soient animées, premièrement d'une voix claire , ronde et distincte, s'eslevant et s'abaissant peu à peu; « puis d'une grave et naïfve action, oii l'on voye le visage, les mains et les membres de l'orateur parler avec sa bouche, suyvre de leur mouvement celuy de l'esprit, et représenter les affections : car l'orateur doibt vestir le premier les passions dont il veut firapper les autres. Comme Brasidas tira de sa propre playe le dard dont il tua

* Ce paragraphe est pris dans Du Vair , <fe V Eloquence franr çalse , pag. 366.

son ennemy ^; aiosi la passion s^estant^conceue en nostre cueur, se forme incontkient en nostre parole, et par elle sortant de nous, entre en autruy, et y donne semblable impression que nous avons nous-mesmes par une subtile et vive contagion **^ ». Par-là se voit qu^unefort douce nature est mal propre à Teloquence, car elle ne conçoit pas les passions fortes et courageuses, telles qu^il les faut pour bien animer Toraison : tellement que quand il faut desployer les maistresses voiles de Peloquence en une grande et véhémente action, ces gens-là demeurent beaucoup au dessoubs; comme sçeut bien reprocher Ciceron à Callidius, qui accusoit Gallus avec une voix et action si froide et lasche : Tu nisi Jingeres , sic ageres *' ? Mais estant aussi vigoureuse et garnie de ce qu^a esté dict, elle n^auroit pas moins-de force et violence, que les commandemens des tyrans, environnés de leurs gardes et satellites : elle ne meine pas seulement Fauditeur, mais elle Pentraisne , reigne parmi les peuples , s^establit un violent empire sur les esprits.

L'on peut dire contre Teloquence , que la vérité se soustient et deffend bien de soy-mesme, qu'il n'y a

9 Plutarque , Dits des Lacédémoniens.

•0 Du Vair, de l^ Éloquence française y pag. 366.

" «r Est-ce ainsi que tu agirais, si tu étais convaincu de la vérité de l'accusation ?» — Cicer. în Bruto , seu de Claris Oratoribus y num. 278, i/i///o.

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