CHAPITRE PREMIER
Du mot de Sagesse 9 auec yne rude et générale description d^icelle.-* a. Diuisîon de sagesse. — 3. De la Sagesse mondaine. — 4* ^^ ^^ Diuine. — 5. Delà Sagesse humaine 9 sa définition et comparaison des Philosophes et Théologiens, auec le dessein de FAuthenr. — 6. Moyen d'obtenîç cette Sagesse humaine.
I. 1 o VS en gênerai au premier et simple mot de Sagesse facilement conçoiuent et imaginent quelque qualité, suffisance ou habitude non commune y ny popu* laire , mais excellente, singulière et releuéepar dessus le commun et ordinaire , soit en bien ou eor mal,, car il se prend et vsurpe (pent-estre improprement) en toutes les deux façons : Sapienies sunt uijàciantmgia. Et ne signifie pas proprement chose bonne et louable, mais excellente, exquise et singulière^ en quoi que soit;, dont se dît aussi bien sage Tyran , Pirate, voleur, que sage Roy, Pilote, Capitaine^ c'est à dire, suffisant, prudent, aduisé : et non simplement et communément, et populairement, mais excellemment, singulièrement : parquoy s'oppose à la Sagesse non seulement la folie qui est vn desreiglement et desbauche, et la Sagesse est va règlement bien mesuré et proportionné, mais encores la bassesse et simplicité
commune et populaire, car la sagesse est releuce, rare, forte, et excellente. Ainsi Sagesse en quoy que soit, bien ou mal, comprend deux choses, suffisance c'est la prouîsion et garniture de tout ce qui est requis et nécessaire , et qu'elle soit en haut et fort degré. Voila ce qu'au premier son et simple mot de Sagesse, les plus simples imaginent que c'est, dont ils aduouent qu'il y a peu de Sages , qu'ils sont rares , comme est toute excellence , et qu'à eux appartient de droict, de commander et guider les autres, que ce sont comme oracles, dont est le prouerbe : en croire et s^en reâiettre aux Sages. Mais bien définir la chose au vray eï la distinguer par ses parties , tous ne le sçauent ny n'en sont d'accord, et n'est pas aise : autrement le commun, autrement les Philosophes, autrement les Théologiens en parlent : ce sont les trois estages et dasses du monde. Ces deux procèdent par otdre , règles et préceptes ,1a première confusément et fort împropremient.
2'. Or nous pouuons dire qu'il y a trois sortes et degrez de Sagesse , Diuine, Humaine, Mondaine , qui 'respondent à Dieu, nature pure et entière, nature viciée et corrompue. De toutes ces trois sortes, et de chatctme d*îcelles discourent et parlent toutes ces trois classes du monde qu'auons dit , chacune selon sa portée et ses moyens, maïs proprement et formellement le commun , c'est à dire le monde de la mondaine , le Philosophe de l'humaine , le Théologien de la Diuine.
- 3. La mondaine et plus basse, qui est diuerse selou les trois grands chefs de ce baà monde, opulence, volupté, gloire, auarice, luxure, ambition. Quidguidest in mundo est concupiscentia oculorwn , concuphcentia carnis y superbia vitœ. Dont est appellée par S. lacques de trois noms.» Terrena, Animalis, DiaboUca, est reprouuée par la Philosophie et Rhéologie, qui la prpnonce folié deuant Dieu, stuham/eeii sapientiam huius mundi; or d^elle n'en est point parlé ea nostre Uure de Sagesse , que pour la condamner.
4. La plus haute et plus excellente qw est la Di— uine, est defitoie et traittée par les^ Philosophes et Théologiens vn peu diuersement ( ie âesdàigœ et laisse icy tout ce quVn peut dire le comuHiny commç prophaae et trop indigne pour estreoiij. eu telle chose) : les Philosophes la font toute speculatiuey disent que c^est la cognoissance des principes,, des premières' cau&es et plpis h^iit^ ressorts de toutes choses, et en- ^ dç la ^ouueraine, qui est I)ieu, c^est la Métaphysique; cette cy réside toute cb Tenlendement, c'est son sottuerain bien et sa perfection , c'est la première et plus haute des cinq vertus intellectuelles , qui peut estre sans probité, action, et sans aucune vertu mo-îraie. Les Théologiens ne la font pas du tout tant speculatiue qu'elle ne soit aussi aucunement pratique j car ils disent que c'est la cognoissance des choses diuines, par lesquelles se tire vn iugement et règlement des actions humaines , et la font double ; Tvne acquise
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par estttde, et est à peu prez celle des Philosophes qae ie viens de dire : Tatitre infiisé et donnée de Dieu. De sursfun iescendens, C^est le premier des se[rt dons'da Sainct Esprit. Spiritus Domini sphritus saplenike, -qui ne se trouue qa^auxjusiei^ et nets de pechë. Inmdêh uolam animam non introUnt sapienim. De cette Sagesse diuine n^entendons aussi parler icy : elle est en certains aens et mesure, traittée en ma première Vente, et en mes discours de la Diuinitë'.
5. Pourquoy s^ensuit que c^est de Phumaine Sagesse que nostre liure traicte et porte le nom. Kous en cherchons donc icy prratiierement la définition , et puis ponricelle mieux entendre, nous nous estendrons par vne plus amf^ et particulière explication et peinture, qui sera comme le sommaire et le résultat de nostre Liure. Les descriptions communes sont diuerses et toutes courtes. Aucuns et la pluspart pensent que c^est vue prudence, discrétion et cooipoHement aduisé aux af&ires et en la conuersation : cecy est £gne du commun qui rapporte presque tout au dehors, à Faction , et ne considère gueres autre choie que Texterne : il est tout aux yeux et aux oreilles , les mouuemens internes le touchent et luy pèsent fort
' Il s^agit îcî du livre des Trois Vérilés , et des Disamrs chrétiens, ouvrages de controverse et de théologie, que l'on trouve dans les œuvres complètes de Charron , publiées en un gros volume in-4*9 ^^ i635.
peu. Ainsi selon eux , la Sagesse peut estre sans pietjf «t sans prokitë essentielle : c^èst vne belle mine, vne douce et modeste finesse. D^autres pensent que c'est vne singularitë farouche et espineuse , vne austérité renfroignëe d'opinions, mœurs, paroles, actions et de forme de viure, qui pour ce appellent ceuxqui sont férus et touchez de cet humeur, Philosophes, c'est à dire en bon jargon, fantasques, bigearres, hétéroclites. Or telle Sagesse, selon la doctrine de nostre liure, est plustost vne folie et extrauagance. Il faut donc apprendre que c'est d'autres que du commun, sçauoir des Philosophes et Théologiens, qui tous deux l'ont traittëe en leurs doctrines morales : ceux-là plus au long, et par expirez comme leur yray gibier, leur propre et fœtnel suiet : car ils s'occupent à ce qui est de laf nature et au faire; la Théologie monte pKishant, s^attend et s'occupe aux vertus infuses théoriques et didineff, c'est à dire à la Sagesse diuine et au croire. Ainsi ceux-là s'y sont plus arrestez et plus esténdus, re^ans et instruisans non seulement le particulier, mais aussi le commun et public , enseignans ce qui est bon et vtile aux familles, communautés , républiques, empires. La Théologie est plus chiche , et taciturne en ceste part, visant principalement au bien et salut de. chacun. Les Philosophes la traittent plus doucemcnt^t plaisamment, les Theologîeps plus austerement et seichement. La Philosophie qui estl'aisnée, comme la nature est l'aisnée de la grâce , semble sua-
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der graiieusemeat , et vouloir plaire en pro&tant^ renestue et et enriehîe de discours , de râîsoos, iouen^ tîoDs, et pointes ingénieuses, exemples, similitudes^ parëe de beaux dires, Âpophthegmes, roots sëntentieux , lumëe d^eloquence et d^artifice. La Théologie qui est /^enuë après, semble commander et ië&ioindre impérieusement et magistralement. Certes les Philosophes ont esté excellens en cette part, non seslemeht à la traitter et enseigner, mais encores à la represen* ter vluement et richement en leurs vies nobles et héroïques. Tentends icy Philosophes et sages, non seulement ceux- qui ont porté le nom de sages, conuiie Thaïes , Soloh , et les autres qui ont esté dVne ¥ol^e, et du temps de Cyms, Crœsus, Pisistratus : ny ^nssi ceux qui sont venus après , et ont enseigné en ptibtic, comme Pythagoras , Socrates , Platon, Âristote^ Âristippe , Zenon , Ânthistenes , tous chefs de part , et tant d^autres leuts disciples, diSerens et diaises en sectes : Mais aussi tous ces grands hommes qui (a!^ soient profession singulière et etemplaire de vertd et sagesse, comme Phocion, Aristides, Eparainondas, Alexandre, que Plutarque appelle Philosophé aussi bfen que Roy , Grecs : Les Fabrices , Fabieas , Gt* tons, Torquâtes*, Regulus, Lelles, Scipipns, Ro-^ mains, qui pour la pluspart ont esté généraux dV»mées. Pour ces raisons ie suy et employe^en ipda liure plus voloRbiens les aduis«t dire des ^Pbilbsôphès , sans toutesfois obmettre du reietter ceux des Théologiens:
car aussi en substance sont-ils tous d^accord et trèsrarement dHTerens, et la Théologie ne desdaigne point d'employer et faire valoir les beaux dires de la Philosophie. Si i'eusse entrepris d'instruire pour le doistre et la vie consîliaire, c'est à dire, à la profession des conseils Euangeliques , il m^eust fallu suiure adamussi'm, les aduis des Théologiens : mais nostre liure instruit à la vie ciuile , et forme Vn homme pour le monde , c'est à dire , à la Sagesse humaine et non diuine. Nous disons donc naturellement et vniuersellement auec les Philosophes et Théologiens, que cette Sagesse humaine est vue droicture, belle et noble composition de Thomme entier, en son dedans, son dehors, ses pensées, paroles, actions, et tous ses mouuemens : c'est l'excellence et perfection de l'homme comme homme, c'est à dire, selon que porte et requiert la loy première , fondamentale et naturelle de l'homme , compie nous disons vn ouorage bien-faict et excellent, quand il est bien complet de toutes ses pièces , et que toutes les règles de Tart y ont esté gardées : Celu j qui est homme sage qui sçait bien excellemment faire l'homme.
6. Pour acquérir et paruenirà cette Sagesse, il y a deux moyens. Le premier est en la conformation originelle et trempe première , c'est à' dire au tempérament de la semence des parens, puis au laict nourrissier et première éducation où Ion est dit bien-nay ou mal-nay, c'est k dire , bien ou mal formé et disposé à
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la Sagesse. Lon ne croit pas combien ce commence^ ment est puissant et important ; car si lon le sçanoit lon y apporteroit autre soin et diligence que lon ne fait. Cest chose estrange et déplorable, que lon soit en telle nonchalance , de n^auoir aucun soin de la vie et bonne vie de ceux que nous voulons estre d^autres nous-mesmes : es moindres affaires nous y apportons de Tattentiouy et y employons du conseil; icy an plus grand et noble nous n^y pensons pas, tout par bazard et rencontre. Qui est celuy qui se remue , qui consulte; qui se met en deuoir de faire ce qui est requis, se garder et préparer comme il faut pour faire des enfans masles, sains, spirituels , et propres à la sagesse : car ce qui sert à F vue de ces choses , sert aux autres, et Tintention de nature vise ensemble k tout cela? Or c^est h quoy lon pense le moins , et à peine pense-t^on tout simplement à faire enfans, mais seulement comoie bestes d^assouuir son plaisir : c^est vue des plus remarquables et importantes fautes qui soit en vne République , dont personne ne s^aduise et ne se plaint, et n'y a aucune loy, règlement ou aduis pubHc làdessus. Il est certain que si Ton s'y portoit comme il Êiut, nous aurions d'autres hommes que nous n'auons. Ce qui est requis en cecy et à la première nourriture, est dit en nostre lii;ire troisiesme, chapitre quatorze.
Le second moyen est en l'estude de la l^ilosophie, ie n'entends de toutes ses parties / mais de la morale
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(sans toutefois mespriser nj oublier la naturelle) qui est la lampe, la guide et la règle de nostre vie, qui explique et représente très-bien la loy de Nature, instruict rhomme vniuersellement à tout, en public et en priué, seul et en compagnie , à toute conuersatîon domestique et ciuile, este et retrenche tout le sauuagin qui est en nous , adoucit et appriuoise le naturel rude, &rouche et saunage, le duit et le façonne à la sagesse. Bref, c^est la vraye science de Thomme , tout le reste au prix d^elle n^est que vanitë, au moins non nécessaire ny beaucoup vtile : car elle apprend à bien viure et bien mourir, qui est tout : elle enseigne vue preude prudence, vue babile et forte preud^hommie , Tne probitë bien aduisée. Mais ce second moyen est presqu'aussi peu pratiqué et mal employé que le premier. Tous ne se soucient gueres de cette sagesse, tant ils sont attentifs à la mondaine. Voila les deux moyens de paruenir et obtenir la sagesse, le naturel et Tacquis : qui a esté heureux au premier, c^est à dire qui a esté fauorablement estrené de nature et est à\n tempérament bon et doux, lequel produit vue grande bonté et douceur de mœurs , a grand marché du second, sans grande peine il se trouue tout porté et disposé a la sagesse; qui autrement, il doit auec grand et laborieux estude du second , rabiller et suppléer ce qui luy défaut ; comme Socrates, vn des plus sages, disoit de soy, que par estude de la Philoso* phie il auoit corrigé et redressé son jnauuais naturel.
Cecy soit assez dit en gênerai de nostre sagesse humaine, ce que c'est, et les moyens d'y arriaen