‹ De la sagesse: trois livres (volume 2)Chapitre 162 sur 170 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I. Examen de la susdite description de Sagesse , et respoose aux objects et reproches que Ion peut faire contr^ellc. Au premier, qui est qu'elle est nouuelle. — 2. Au second, qui est qu'elle ne traîcte point de la Religion. — 3. Au troisième proposé contre le quatrième traict de ladite description, qui est iuger de tout.— -4* Au quatrième proposé contre le cinquième traict, sçauoir, Ne s'obliger à rien, où il est parlé des principes et du Pyrrhonisme. — 5. An cinquième, qui est contre le sixième traict , sçauoir, Preud'hommie essentielle. — 6. Au sixième, qui est contre le septième traict, sçauoir, suiure Nature.

I . Or pource qu'aucuns reprouuent et attaquent cette peinture de Sagesse, il nous la faut examiner, ensemble entendre et respondre aux objects et reproches que Ion propose contr'elle. Premièrement, ils disent en gros, qu'elle est nouuelle, queie prétends vn chemin non encores frayé, que mes propositions sont paradoxees , voire ma façon de parler hardie et particulière. le ne veux maintenant estriuer ny disputer si elle est nouuelle ou non, et sMl se peut dire

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chose qui n'ait esté dltte auparavant : maïs bien qu'elle le soît, quoy pour cela? La nouueauté et rareté frappe et estonne les simples et populaires, est puissante à leur faire ou recommander, ou condamner les choses : mais aux sages, non , qui sçauent que ces qualitez sont communes aux bonnes et aux meschantes choses, et s'arreste seulement à considérer la bonté et valeur interne et essentielle, et Fvtîlîté qui en renient an public et au particulier. Au reste, qui ne ^çait que le Sage est vn paradoxe au monde, vn censeur et mépriseur du monde? Celuy qui en a porté le nom, que fait-il en son Ecclésiastique, que dire des propositions contre le commun? Et toutes les belles propositions et aduis des Sages, sont contraires au goust du monde. le prends donc ce premier object à mon aduantage. Et quant au langage^ c'est trop grande délicatesse et foiblesse de s'en plaindre : chacun a son style; i'aîsme le court, significatif, hardy, masle; s'il ne plaist aux vns, il plaist aux autres; ie faits mon coup quand ieme faits entendre, ie ne prétends autre chose.

2. Le second est, qu'en toute cette description il ne se parle point de Dieu, de Religion, des vertus infuses et diuines. le dis premièrement qu'il se faut souuenir de deux choses que i'ay dittes : Que ie traicte îcy de la Sagesse humaine et Philosophiquement, et non de la diuine Theologalement, et que le ne touche îcy généralement tout ce qui est requis en vn Sage :

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non les traicts communs à tous, et que Ion sçait assez , maïs seulement les propres et peculiers au Sage, par lesquels .îl diffère et excelle pardessus le commun. Or la religion est de la commune, générale, voire naturelle obligation. Mais encores ie dis que cet obiect est faux, car tout ce qui regarde Dieu est compris et nommé au sixiesme traict principal , qui est de la preud^hommie , de laquelle le premier et plus haut poinct est en la pieté et religion, qui est la première et plus noble partie de iustice, en laquelle principalement consiste la preud^hommie ; et puis il j a encores vn article de la grâce de Dieu.

Venons aux particularitez. Contre les trois premiers traicts qui sont se cognoistre , se rendre obéissant aux Supérieurs, loix, coustumes, se garder net de passions et d^erreurs, ils ne disent rien à quoy il doiue estre icy respondu.

3. Au quatriesme traict, qui est de iiiger de tout, ils objectent que c'est vue liberté trop grande et dangereuse , et qui peut amener vne confusion. C'est premièrement mal entendre , et puis mal conclure : y ail chose plus naturel, propre et digne de l'homme que îuger, c'est à dire considérer, examiner, peser les raisons, et contre raisons de toutes choses, le poids et mérite d'icelles? Pourquoy est dit l'homme raisonnable, c'est à dire discourant, ratiocinant, entendant, iugeant le vouloir priuer de cela, est-pas vouloir qu'il ne soit plus homme, mais bestePSi cela

heurte le naturel et propre de Thomme, que fera-îl au Sage, quî est autant pardessus le commun des hommes, comme celuy du commun est pardessus les bestes? Qu'est-cecy, que Thomme qui est tant fier et glorieux en d^autres choses, soit si vil et craintif à faire valoir sa plus haute et noble partie qui est son esprit. Mais repliquera-on , si cette liberté n'est modérée et bridée, il y a danger que l'esprit s'esgarera et se perdra , se remplissant de foies et fausses opinions , comme souuent s'est veu : cela est tres-vray , mais obîecter cela , c'est montrer que Ion ne prend pas ma peinture toute entière; car comment se pourrail perdre, ny seulement faillir aucunement, quand bien il vondroit, s'il ne détermine rien, s'il ne s'oblige et ne s'attache à rien , comme veut la cinquiesme et sixiesme leçon de Sagesse. Item, si en iugeant il suit en tout et par tout nature, comme porte la septiesme et dernière leçon : les opinions et iugemens naturels sont tousiours vrays , bons et sains, c'est le seul moyen et infaillible de bien entendre les loîx, et ainsi font les braues lurisconsultes quand il s'offre ambiguite', difficulté, antinomie, c'est les confronter et faire toucher à la raison naturelle, vt ad Lydium hpidem. Voila les deux brides et deux règles quî l'empescheront tousiours de faillir. Au reste, cette liberté ne touche ny le croire et la religion , ny le faire et la vie externe, mais seulement le penser, le iuger et examiner, action propre du Sage ; or s'y gouuernant comme ie veuxil est tousiours en seureté.

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4. Venons à l'autre suîuant , qui est le cinquiesme traict voisin et allié du précèdent , ne s'obliger à rien. Ils objectent que l'enseigne icy vne Incertitude douteuse et fluctuante, telle que des Pyrrhoniens , laquelle tient l'esprit en grande peine et agitation^; qu'il faut auolr, et se tenir aux principes receus; que cette in* différence est de mauuaise conséquence, dautant qu'elle se peut estendre mesmes aux affaires de la religion, au faict de laquelle il n'est permis de douter ou chanceler le moins du monde. le responds premièrement, q'il y a différence entre mon dire et l'aduis des Pyrrhoniens , bien qu'il en ait l'air et l'odeur, puisque le permets de consentir et adhérer à ce qui semble meilleur et plus vraysemblable , tousiours prest et attendant à receuoir mieux s'il se présente. Mais pour venir au poinct, ie diray ou qu'ils ne m'entendent pas, ou que ie ne les entens point, quand ils disent que cette indifférence et surseance tient l'esprit en peine : car ie soustiens que c'est le vray repos et selour de nostre esprit; et tous les grands et plus nobles Philosophes et Sages qui en ont fait profession, ont-ils eu leur esprit en trouble et en peine? Mais, disent-ils? douter, balancer, surseoir, est ce pas estire en peine ? Ouy aux fols, non aux sages : ouy , dis-je, a gens qui ne peuuent viure libres, esprits présomptueux , partisans , passionnez , qui aheurtez à certaines opinions, condamnent fièrement toutes les autres, qui encores qu'ils soient conuaincus ne se rendent iamais , se dépitent et mettent en colère, ne

recognoîssent bonne foy, ou s'ils changent d'aduîs, les voila encores retournez aussi résolus et opinîastres que deuant, ne sçauent rien tenir sans passion. Telles gens ne sçauent rien au vray, et ne sçauent que c'est que sçauoir. Pource que vous pensez voir, vous ne voyez rien , dit le Docteur de vérité aux glorieux et présomptueux. Mais aux modestes, sobres et retenus qui sont aduertis de ce qui a esté dit cy-dessus , en Tarticle cinquiesme, de la vérité, raison, science, certitude et leurs contraires, ce ne leur est point peine , ains au contraire vn seiour, vn repos , c'est la science des sciences, la certitude des certitudes, pleine de candeur, de bonne foy et recognoissance modeste tant de la foiblesse humaine, que de la hautesse mystérieuse de la vérité. Quant aux principes , ausquels ils veulent que Ion se soumette souuerainement et en dernier ressort, c'est vne iniuste tyrannie. le consens bien que Ion les reçoiue auec honneur, que Ion les employé en tout iugement , et que Ion en fasse cas : mais que ce soit sans pouvoir regimber, i'y résiste fort et ferme. Qui est celuy au monde qui ait pouuoir de s^assujettir les esprits, et donner des principes qui ne soient plus examinables, que Dieu seul le souuerain esprit, le vray principe du monde, qui seul est à croire, pource qu'il le dit? Tout autre est suiet à l'examen et à opposition, et c'est foiblesse de s'y assujettir. Si Ion veut que ie m'assujettisse aux principes , ie diray comme le Curé à ses Paroissiens ,

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en matière du temps, et vn Prince des nostres aux sectaires de ce siècle en faîct de Religion : Accordezvous premièrement de ces principes , et puis ie m'y soumeltray. Or y a autant de discorde aux principes qu''aux conclusions, et en la Thèse qu'en l'Hypothèse , dont y a tant de sectes entre eux. Si ie me rends à Pvne, i'offense toutes les autres. le viens au troîsiesme poincl de leur reproche , qui est plus de poids , c'est qu'ils veulent tirer en conséquence de la religion cette mienne surseance. Or ie pourrois me contenter de dire, que le texte tant de mon liure que de ce petit Traicté le dément tout à plat, quand il déclare que tout cecy ne s'entend des choses diuines, lesquelles il faut tout simplement croire, receuoir, adorer, sans entreprendre de les iuger. Mais pour les presser dauantage , et leur montrer qu'iU n'entendent pas bien les affaires , ie leur veux dire que cet aduis mien, qu'il leur plaist appeler Pyrrhonisme, est chose qui fait plus de seruice à la pieté et opération diuine, que tout autre qui soit, bien loin de la heurter: seruice, dis-je, tant pour sa génération et propagation, que pour sa conseruation. La Théologie, mesmement la mystique, nous enseigne que pour bien préparer nostre ame à Dieu et à son opération, et la rendre propre à receuoir l'impression du Saînct- Esprit, il la faut vuider, nettoyer, despoiiiller, et mettre à nud de toute opinion , créance, affection , la rendre comme vue carte blanche, morte à soy , et au

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inonde, pour y laisser viure et agir Dieu. Il faut oster vne chose pour y faire entrer Tautre, chasser le vieil possesseur pour y establir le nouveau : Expurgaie vêtus fermenium y exuiie veterem hominem. Dont il semble que pour planter et installer la Ghrestienté en vn peuple mescreant et infidelle, comme maintenant c'est la Chine , ce seroit vne très-belle méthode de commencer par ces propositions et persuasions. Que tout le sçauoir du monde n^est que vanité et meosonge. Que le monde est confict, déchiré, et vilenné d'opinions fantasques , forgées en son propre cerneau. Que Dieu a bien créé Fhomme pour cognoistre la vérité, mais quMl ne la peut cognoistre de soy, ny par aucun moyen en humain, et faut que Dieu mesmes au sein duquel elle réside , et qui en a Êiit venir Tenuie à Fhomme, la reuele comme il a fait : mais que pour se préparer à cette reuelation , et luy faire place , il faut auparauant renoncer et chasser toutes opinions et créances, dont Pesprit est desia anticipé et abreuué, et le luy présenter nud et blanc, et le sousmettre à luy tres-humblement. Ayant bien batu et gaigné ce point , et rendu les hommes comme Académiciens et Pyrrhoniens, faut proposer les principes de la Ghrestienté, comme enuoyez du Ciel; apportez par l'Ambassadeur, et parfait confident de la diuinité , aulhorisc, et confirmé en son temps par tant de prennes merueilleuses et tesmoignages tres-authentiques. Ainsi cette innocente et blanche surseance, et libre ouuer-

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ture à tout, est vn grand préparatoire à la vraye pîeté et à la receuoîr, comme le viens de dire , et à la conseruer : Car auec elle n'y aura iamais d'heresies et d^opinions triées, particulières, extrauagantes, iamais Pyrrhonien ny Académicien ne sera hérétique , ce sont choses opposites. L'on dira peul-estre qu'il ne sera iamais aussy Chrestien ny Catholique, car aussi bien sera-il neutre et sursoyant à Tvne qu^â l'autre. C'est mal entendre ce qui a esté dit : c'est qu'il n'y a point de surseance à ce qui est de Dieu, qu'il faut laisser Dieu mettre et grauer en uostre ame ce qull luy plaira, et non autre.

5. Au sixiesme traict, qui est de la preud'honmiie, ils trouueut à redire, entr'autres choses, que iedescriue tant la preud'hommie causée et acquise par considération externe de recompense ou punition, car elle n'est point, disent-ils , reprouuee par l'Eglise. Nous sommes très-bien d'accord en cela , car la Théologie , bien qu'elle ne la condamne , elle dit qu'elle est seruile, et non filiale, imparfaite, de ceux qui sont encores commençans et apprentifs, et non des parfaits. Aussi le ne la dis pas meschante, combien que la Philosophie le tranche court. Oderunl peccare maU formidinepœnœ. Mais iela dis cheftiue, accidentale, caduque, mal asseuree, bref, propre pour le commun, mais indigne du Sage noble et sacré, à qui est requis vue bien plus haute, ferme et généreuse probité, qu'au reste.

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6. Au septîesme et dernier traîct, qui est de suîure nature, ils s'offensent en ce que ie recommande et fais tant valoir la loj de nature, comme si ie voulois dire qu'elle est suffisante, et forclorre la grâce, mais Taduertissement mis au pied de ma peinture de Sagesse dément toutes ces belles interprétations et malicieux soupçons. Il est vray que ie ne fais pas de grands et longs discours de la grâce et des vertus Théologales; Pourquoy en ferois-ie? le sortirons de mon suiect et de mon prix fait , qui est de la Sagesse humaine et non de la diuine, des actions simplement, naturellement , et moralement bonnes , et non des méritoires, loint que cette grâce est chose qui n'est point de nostre estude, acquest, labeur, de laquelle il ne faut point faire de longs discours ni enseignemens : car c'est vn pur don de Dieu, qu'il faut désirer ou demander humblement et ardemment, et s'y préparer tant qu'en nous est , par les vertus morales et obseruation de la loy naturelle que i' enseigne icy.

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