CHAPITRE III
I. Autre description plus sensible du Sage et de la Sagesse, par opposition de contraire qui est aussi dépeint. — 2. Confrontation du Sage et de son contraire au naturel , mouuemens et inclinations de Fesprit. — 3. Et en la conuersation, conférence et deportemens externes.
I. Ou ie veux encore dépeindre et descrire nostre Sage et Sagesse d'vne autre façon, sçauoir par dissimilitude ^ par comparaison et antithèse auec son con-
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traire, laquelle description sera peut-estre mieux comprise et entendue par les simples que la précédente, comme estant plus sensible et apparente, tirée pour lapluspart delà conuersation, paroles, actions, deportemens. Ce qui est plus directement, et comme hostilement contraire au Sage et k la Sagesse que nous traitions , est vne certaine qualité et espèce d^ esprits foibles, plats et naturellement populaires, puis preuenus et aheurtez à certaines opinions , et par ainsi incapables d amendement et assagissement : que si encores ils sont garnis d^acquis et de science , ils sont du tout irrémédiables : car cette science apporte à la foiblesse et bassesse naturelle , et au heurt et préoccupation d'opinions (qui sont desia deux grands empeschemens) encores de la présomption, opiniastretë, et témérité, leur enflant le cœur: scientia injlat, et mettent en mains armes pour soutenir et deffendre leurs opinions anticipées , et c^est pour acheuer du tout de les peindre : car voila le portraict de folie tiré au vif de ces trois. Le premier .qui est la foiblesse, vient du tempérament originel, et puis du défaut de bonne culture : et le second, qui est la teinture anticipée d^ opinions, se trouue en toutes sortes de gens, de toute qualité, profession et fortupe. Le tiers qui est Facquit des lettres, n^est pas en tous. Et afin que Ion m'entende mieux, et que Ion ne pense que ie vueille icy dénigrer la science : le dis que la science est vn tres-bon et vtile baston , mais qui ne le sçait bien ma-
nier, en reçoit plus de dommage que de profit; elle enteste et affoiblit, dict vn grand habile homme, les esprits foibles et malades, polist et parfait les forts et bons naturels. L^esprit foible ne sçait pas posséder la science, s'en escrimer et s'en seruir comme il faut : au rebours il plie et demeure esclaue sous elle, laquelle mesme le possède et régente comme Festomach foible chargé de viandes quMl ne peut cuire ny digérer, le bras foible, qui n'ayant le pouvoir ny Paddresse de bien manier son baston trop fort et pesant pour luy, se lasse et s'estourdit tout; Tespritfort et Sage s^eu ioiiist, la manie en maistre , s'en sert , s'en prevault à son bien et aduantage, forme son iugement, rectifie sa volonté ^ et s'en rend plus habile : où Tautre n'en dénient que plus sot et inepte. Ainsi la faute ou reproche n'est point à la science, non plus qu'au vin, ou autre très-bonne et forte drogue, qui surmonteroit et accableroit la force et la portée de celuy qui la prendroit. Non est culpa vini^ sed culpa bibentis. Or à ces tels esprits foibles de nature , enflés et empeschez de l'acquis comme ennemis , formels de Sagesse (laquelle requiert vn esprit de nature fort,, vigoureux et généreux , et puis doux , modeste , souple , qui suit volontiers la raison) ie fais la guerre par exprez en mon liure, et c'est souuent sous ce mot de Pédant , n'en trouuant point d'autre plus propre , et qui est vsurpé en ce sens par plusieurs bons autheurs. En sa première signification Grecque, il se
prend en bonne part, mais es autres langues postérieures, à cause de Tabus et mauuaîse façon de se prendre et se porter aux lettres et sciences, vîle, sordide , ques^ tueuse, querelleuse, ostentatîue, pratiquée par plusieurs, il a esté vsurpé comme en dérision et îniure, et est des mots qui auec laps de temps changent de signification, comme tyran. Sophiste , et autres, le sçaj que les plus aigriz contre mon liure sont ceux qui pensent qile ce mot les regarde, et que par iceluy i'ay uoulu taxer et attaquer les professeurs des lettres et instructeurs : mais ils se contenteront, sHI leur plaist, de cette firanche et ouuerte déclaration que ie leur fais icy, de ne designer par ce mot aucun estât de robbe longue ou profession literaire ; tant s^en faut, que ie fay par tout si grand estât des Philosophes; et m^attaquerois moy-mesme, puis que Ten suis et en fay profession , bien que des moindres : mais vne certaine qualité et degré d'esprits que i'ay dépeint cydessus, lesquels se trouuent sous toute robbe, et en toute fortune et condition, vuJgwn tant damydatos quain coronaios voco. Que Ion me fournisse vn autre mot, qui signifie ces tels esprits, ie le quitteray tresvolontiers. Apres cette mienne déclaration de bonne foy qui s'en plaindra s'accusera, et se monstrera trop chagrin. On peut bien opposer au Sage d'autres que Pédant, mais c'est en sens particulier, comme le commun, prpphane et populaire, et le fais souuent, mais c'est comme le bas au haut , le foible au fort, le
plat au releué, le commun au rare, le valet au maîstre, le prophane au sacré. Aussi on peut opposer le fol au Sage, et de fait au son des mots, c'est son vray opposite, mais c'est comme le déréglé au réglé, le glorieux opiniastre au modeste, lepartisant et particulier à Fvniversel , le preuenu et attaint au libre , franc et net, le malade au sain, mais le Pédant, au sens que nous le prenons , comprend tout cela , et encores plus; Car il désigne celuy lequel non-seulement est dissemblable et contraire au Sage , comme les precedens, mais qui roguement et fièrement luy résiste en face , et comme armé de toutes pièces s'esleue contre luy et Tattaque ; et pource qu'aucunement il redoute, à cause qu'il le descouure et le void iusques au fonds et au vif, et luy trouble son ieu, il le poursuit dSoie certaine et intestine haine , entreprend de le censurer, de le descrier, et condamner, s'estimant , disant et portant pour le >Tay Sage.
2. Parquoy pour les mieux cognoistretous deux ie les veux confronter en toutes choses , les représenter sur le Théâtre, et faire ioûer en chacun son personnage. Premièrement, pour leurs humeurs, les inclinations, branles et mouuemens de leurs esprits, le Pédant estudie principalement à bien garnir et meubler sa mémoire, pour en pouvoir compter et entretenir les autres : le Sage à former et régler son iugement et sa conscience. Geluy-là est tousiours hors de soy^ vse et consomme ses propres facultez , et son vaiU
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lant interne , poQr cognoîstre le dehors : Cestuy-ey au rebours se tient au dedans de soy, se sert et rapporte tout le dehors à son dedans, non pour Fenipes«> cher et garder, et puis le produire comme celuy-là^ mais pour s'en preualoir en soy-mesme, réellement s'en rendre meilleur, plus habile, résolu, constant, courageux. Celuy-là n'apprend et ne sçaît rien que des liures , des préceptes , des maistres , et de ce qui ^ est expressément dressé pour l'enseigner : Cestuy-cy de toutes choses qui se disent, se font, se passent, grand mesnager qui fa^t son profit de tout, des niaiseries mesmes, choses de néant, rien ne luy eschappe qu'il ne releue; il apprend de soy-mesme, de l'ignorant, de la femme, de l'enfant, du fol, du Pédant, et de celuy auquel il ne veut aucunement ressembler. Celuy-là admire et faict plus de cas de l'art , de ce qui est esclatant, reluisant, bruyant : Cestuy-cy s'arreste et aime mieux ce qui est naturel, doux, coulant, aisé. Celuy-là est attentif aux paroles : Cestuycy aux choses, Sapientia in Ulleris non est, res attendis non verba. Celuy-là s'arreste ferme au texte et aux mots de la loy : Cestuy-cy à l'équité et raison, Celuylà se tient aux extremitez, condamne tout à plat, loiie outre mesure , soit aux personnes , ou aux opinions, relette tout à fait ou embrasse estroitement du tout amy ou ennemy, d'vne ou deux particularitez, fera vn ingénient vniuersel: Cestuy-cy tout doucement et médiocrement appointe et concilie tant
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qu'il peut, recognoîst et dîct le bien en quî que ce soit, voire en Tennemy et sien et du public, dit le bien volontiers, escharsement le mal, ialoux de la vérité , de la candeur et intégrité de son iugement. Celuy-là fait tout auec passion et émotion qui luy Irouble, corrompt et renuerse le iugement : Cestuy-cy auéc froideur, quietement et paisiblement. Celuy-lh est tout à la vanité et au bruit: Cestuy-cy à la vérité et solidité. Celuy-là est prompt à' parler, impatient à ouyr, malpropre aux affaires: Cestui-cy, tout au rebours. Celuy-là est tout du monde, désire, cherche, auec tourment d'esprit et de corps l'honneur, les biens , les plaisirs : Cestui cy se portant modérément en toutes choses, a ses pensées plus hautes, plus spirituelles. Celui-là est tout attaché aux coutumes, opinions, façons, personnes de son pays, tette tousiours la mamelle de sa mère, condamne tout detroussement les choses estrangeres de son vsage, et toutes celles qu'il n'entend pas : Cestui-cy regarde de mesme œil, iuge et considère les choses plus estranges comme les siennes. Celui-là est à soy et autruy onéreux, chagrin , despit€ux, opiniastre: Cestuy-cy ioyeux, doux, coulant, allègre, ouuert. Celui-là est hardy, entreprenant, pressant, colère : Cestui-cy froid , patient, pesant, considéré. lusques icy se cognoist assez leur génie et naturel, et se voîd assez l'air des deux.
3. Venons aux particularitez, à leurs deportemens en compagnie et conuersation. £n tout différent et
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^îuîsîon. Celuy-là ne se peut teair qu'il ne soît partisan, encores qu'il s'en puisse garder, et le sera outré, transporté : Cestuy-ci tant qu'il se peut tient neutre ou modérateur et commun , et s'il luy coiiuiept estre partîsant, il le sera auee modération^ et ne fera iamais le pire qu'il pourra au party contraire, si ce n'est par force et à l'extrémité, et cum modéramine inculpaiœ tuielœ. l$n compagnie estrangere et in* cogneuë , celuy-là se veut faire sentir et cognoistré, et que Ion sçache ce qu'il sçait , ce qu'il a ou pense auoir de bon et recommandable : Le Sage consent de demeurer incogneu , ou bien faudra que quelque Sûiet ou occasion se présente, pour laquelle il lui conuienne se déclarer et produire. Arriuant où chacun puisse librement prendre place , celuy-là prendra ambitieusement la plus honorable, ou ineptement la plus basse : Cestuy-cy discrettement aduisèra de prendre la plus commode et aisée. Ayant fait quelque chose belle, bonne, vtile , et officieuse au public ou particulier, celuy-là s'y porte ambitieusement, le fait sonner haut, le répète souuent, s'enquiért de ce que Ion en dit , se fasche de ce que Ion n'en fait plus de bruict et de feste : Cestuy-cy tout doucement escoute ce que Ion en dit, se contente en soy-mesme d'auoir bien faict , et se gratifie de ce qu'il a bien réussi , et que les gens de bien l'approuuent. Si Ion vient en dispute et conférence, celuy-là y procédera fièrement, d*vne façon Magistrale, auec termes affirmatifs être-
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solus, condamnant roguement les opinions contraires, comme absurdes , fausses et ridicules : Cestuy-cy modestement et doucement , auec mots douteux .et retenus, disant, le ne sçay, peut-estre, il semble. Celuyla se fonde tout sur l'authorité et dire d'autruy, qu'il allègue auec soigneuse cottation des lieux , pour faire monstre de la mémoire et grande lecture : Cestuy-cy se range à la raison , au prix de laquelle l'authorité luy est peu. Celuy-là ne regarde qu'à vaincre, soutenir et défendre son opinion, à tort ou à travers , se deffaire de sa partie : Cestuy-cy vise tousiours à la vérité , h laquelle il tend les bras et joint les mains sitost qu'elle luy apparoist. Celuy-là veut estre creu , s'ébahit et se fasche que Ion ne trouue bon et vray ce qu'il dît, souffre aigrement d'estre contredit et pressé, et lors il trouble la dispute et chicane: Cestuy-cy ne s'en donne de rien , n'ayant rien espousé , cherchant . nuëment la vérité, à quoy sert plus la contradiction que l'acquiescement, et cependant se contient toujours en l'ordre et en la pertinence. En la victoire celuy-là est insolent, il bruist , il braue, et en la perte nerecognoist point bonne foy, pense qu'il iroit de son honneuB s'il se reduisoit et confessoit son mesconte: Cestuy-cy ne fait point sonner la victoire , platost la pieté, et couure sa partie, si ce n'est à quelque fol, testu, insolent et opiniastre, auquel il fait (c'est iustice belle aumosne) monstrer son derrière tout entier ; et en la perte, fort galamment il se rend à
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la raison, et sa confession lï^est iamais honteuse , car
il n'a iamais affirmé ny opîniastré.