‹ De la sagesse: trois livres (volume 2)Chapitre 164 sur 170 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

C'est vne grande peme, dit-on, et tourment noïi pareil , semblable à celuy des damnez , de désirer et ne pouuolr ioûyr ; en ceste peine sont ceux qui désirent choses impossibles , et iustement : c'est raison que puis qu'ils sont débordez en leurs désirs et cupiditez , ils soient punis en ne pouuant paruenir à ce qu'ils désirent ; et que le fol et insensé plaisir qu'ils prennent à mal désirer, soit payé par le desplaisir de n'y pouuoir arriuer. La règle et la leçon de sagesse

* Ce discours est le premier de la collection des Discours chrétiens , de P. Charron ; la({uelle formerait seule ua trèsgros yolume. Dans la plupart des autres , il ne s^occupe guères que de questions purement théologiques. Il en est un pourtant sur l'homme , qui contient des observations morales ; et je l'aurais placé après ce discours sur Dieu , si je ne m'étais aperçu que Tauteur Favait employé entièrement dans les premiers chapitres du livre de la Sagesse. Je renvoie à ces chapitres le lecteur qui, après avoir lu comment Charron pensait que Ton pouvait s'élever à la connaissance de Dieu , serait curieux de se rappellcr ses opinions sur l'homme» III. ai

est de ne désirer rien de ce qui est hors de notre puissance (c'est aux fols à ce faire), mais de régler et mesurer ses souhaits^ sa portée, et à sa capacité.

Cela va bien , et est fondé en raison et iustice : mais que dirons-nous de plusieurs désirs, bons, saincts , iustes et légitimes, desquels Dieu est autheur ? Nature mesme nous les a plantez au cœur^ qui toutesfois sont hors notre puissance, et n^y pouuons iamais arriuer : il semble que Dieu nous traite bien à la rigueur, et prenne plaisir de nous tenir à la question, d'allumer en nous vn feu, vue faim et soif d^ardent désir, et que ne la puissions iamais estancher ou as^ souuir. L'homme désire naturellement et sur touteS' choses cognoistre la vérité, et ne peut cognoistre Dieu, ses œuures, les secrets de nature, les ressorts et mouuemens de son ame, T'estat et disposition des parties secrettes et intérieures de son coips, et tout cela il ne peut. Ainsi l'homme désire bien et iustement • ce qui n'est pas en sa puissance ; il désire par nature^ ce que par nature il n'obtiendra iamais.

Laissons les autres poincts, et arr estons-nous seulement à ceste proposition : l'homme désire naturellement cognoistre Dieu et ne peut. Elle a deux parties^ la première, que l'homme désire cognoistre Dieu. Qui est si beste qui ne cognoist et ne sent la vérité de ceste proposition ? L'homme désire sçauoir naturellement de qui il tient, de qui vient et dépend son bien et son mal , de qui il dmt espérer et craindre : si tost

que Ton est arriué en quelque Heu, ville, \illage, hostellerie , l'on demande , qui commande îcy ? où est le maîstre? C'est vn desîr naturel de vouloir sçauoir la cause , si tost que l'on void les efîects : si tost que nous ouurons les yeux, et voyons remuer et agir ce Soleil, ces Estoilles, les pièces de ce monde, il nous prend vne enuie , et vn désir nous chatouille de .sçauoir qui a fait tout cecy , qui gouqeme et tient la main à toutes ces choses.

Et puis c'est le propre de l'homme de s'exercer en la cog^oissa^ce de Dieu , c'est par là vrayemgit qu'il est distingué et séparé desbestes, et de tout le reste qui est au dessous de luy , bien plus vrayement que par la raison , le rire , la parole et toute autre chose que l'on pourroit dire ; car en tout cela elles ont quelque part , et doiuent plutost estre dites inférieures et foibles , que n'en tenir rien : bref, la cognoissance de Dieu , son principe autheur et cause première de toutes choses , est tout son bien et sa perfection ; Hœc est vita œterna vt cognoscant te solurn Dewn verum. Car par là son esprit s'esleue, s'annoblit, se parfait. Parquoy quiconque n'est touché de ce désir p'est point homme. Voila la première partie , en laquelle n'y a lieu de s'arrester plus.

La seconde est, que l'homme ne peut cognoistre' Dieu; ceste impossibilité et ignorance vient de la part de Dieu, et de la nostî'e ; pour cognoistre vne chose faut qu'elle soit cognoissable , et que noatre e»-

prit en soit capable, pour voir vne chose faut qu'elle soit en veuë et exposée, et nostre œil disposé. Or Dieu est incognoiâsable , la Deïté est ce qlie nous ne sçauons ny ne pouuons scauoir , et ne peut estre entendue que d'elle mesme; la raison est son infinité , l'infinité est du tout incognoissable « si elle pouuait estre cogneuë, ce ne seroit plus infinité; tout ce qui est cognu est finy, cognoistre vne chose, c'est sçauoir ses confrontations , son estenduë , son fonds , ses bords , son milieu , sa fin. Scire est definire, per defim" iionem çognoscere ; ce qui est infiny n'a rien de tout cela , il n'y a rien plus contraire à l'infiny , que d'estre cognu. Or Dieu est infiny, vne abisme sans fonds , sans riue , sans temps , sans commencement , sans milieu, sans fin ; Parquoy Ton ne le peut trouuer, aborder, approcher : Pour cognoistre l'infiny, il faut estre infiny : pour cognoistre Dieu , il faut estre Dieu , et Dieu ne peut estre cognu que de soy, ce dit la Philosophie et la Théologie : Car il est incompréhensible, Incomprehensibilis cogitaiu; inaccessible, Lucem habitat inaccessibilem; caché, que l'on ne peut voir, Deus absconditusj Deum nemo vidit vnquam ; son doihicile et sa retraite est dedans les ténèbres, posait tenebras latibulum suum ; Quid sit hoc sine quo nihil est , scire non possumus^ et miramur si quos igniculos pars nommas, coin maxima pars mundi Béas , lateat. Dieu surmonte infiniement toute pensée , toute imagination , exaperat wnnem senswn.

Tant s'en faut que Ton puisse excéder et outrepasser , comme eh toute autre chose , que l'on n'y peut arrîuer, ny approcher : Certes l'esprit créé plus il sera fort, releué, plus belles hautes, dignes conceptions aura -il de la Diuinité : £t en ce sens , il semble qu'*il la cognoistra mieux et en approchera de plus prez que le grossier , pesant et foible : mais il n'en est rien , car à l'înfiny il n'y a point de prez ny de loing, il n'y a point de bord, d'approche, de commencement.

Et à cecy n'est point contraire ce qu'enseigne la mesme Philosophie et Théologie , qu'il n'y a rien plus cognoissable que Dieu, dautant que tout ce qui sert et aide à rendre vue chose aysee à cognoistre est en Dieu , comme sont premièrement l'estre : c'est par là que les choses sont entendues, comme la couleur est l'obiect de la veuë, le son de l'oiiye , aussi est l'estre de l'entendement, ce qui n'a point d'estre ne peut estre entendu , comme la matière première , et plus est entier, constant et parfaict l'estre , plus est la chose intelligible. L'estre imparfait et non permanent , comme celuy des Météores et Comettes est moins aysé à entendre. Or Dieu a estre , mais plutost est luymesme l'estre tres-parfaitement parfaict. Puis l'vnité, la simplicité , pureté , clarté , facilitent la cognoissance , comme au rebours la composition , multiplication, confusion, desoçdre, la troublent etl'empeschent : Or toutes ces choses sont souuerainement en Dieu. Tiercement , la présence et exposition fait cogr

SaG SUR LA COGNOISSANCE

noîstrè là chose , et Dieu est très présent par tout et voîsîn de nous.

Tout cela est vray , maïs il ne s'ensuit que Dieu soît cognoissable à Thomme; la cause de cecy est, que tout ce qui aide et fauorise la cognoissance des choses finies et médiocres , empesche celle ^e Dieu infini , auquel tout \est ed perfection et souueraineté : ainsi que les choses qui n'ont point ou fort peu d'estre , d'vnit^, simplicité, pureté, clarté, présence, aussi cfelles qui en ont beaucoup ne peuuent bien estre entendues : Ainsi le peu et le beaucoup tombent en ihesme inconuenient : l'esprit humain n'est capable que des choses médiocres : les extremitez Festonnent et le troublent , la vérité de cecy est aysee à voir par exemples : Les choses trop peu présentes et trop esloignees de nostre veuë ne peuuent estre veuës : Aussi trop présentes , si proches et voisines qu'elles touchent l'œil , ne peuuent estre veuës, il faut de la proportion : Il n'y a rien plus aysé à voir que le Soleil, tant clair, pur, net , exposé aux yeux ; et n'y a rien •• qui se voye plus mal à l'aise à cause de sa trop grande, forte, viue et esclatante clarté, qui estonne la veuë , et qui s'y voùdroit fort opiniastrer en receuroît du dommage ; la trop grande clarté empesche de voir, comme les ténèbre^. Dieu donc est fort cognoissable, et de force qu'il l'est il ne peut estre cognu , ce qui est richement exprimé par l'Apostre, disant qu'il habite vne lumière inaccessible, c'est à dire; côgnois-

sable et incognoîssable , que cPautres ont dit en autres termes , Nil Deo prœseniius , nil incomprehen-' sîbilius 9 nil magis Deo lalens et patens.

De nostre part Dieu ne peut non plus estre cognu : quand bien il ne seroit infini et seroit cognoissable , nostre foiblesse nous empescheroit de le cognoistre ; car estant Tau theur , Tonurier et maistre de nature, il est par dessus nature. Or Tesprit humain ne peut venir à bout de cognoistre les choses naturelles : ie ne dy pas seulement les hautes , célestes , rares , mais celles quUl void et touche auec les yeux et les doigts , qui se font tous les iours, comme le flux et reflux de la mer ; Teffect de Faymant à tirer le fer qui luy a esté frotté , ne s'arreste qu'au Nort, et mille autres choses: et qui peut cognoistre les ressorts, les bransles et mouuemens de son ame , soit en veillant ou en dormant ? Naturœ vis ac maiestas singulispene momentisfide caret : le monde seroit bien peu de chose si on le cognoissoit , et si Ton ne trouuoit tousiours quelque chose à y apprendre : Pusilla res mundus est, nisi in iUo tfuod quœratenmis mundus haheai : Si Thomme ne peut comprendre les œuures de Dieu qu^il void , palpe , manie et s'en sert , operum Dei nuUani potest homo inuenire rationem , comment pourra il cognoistre l'ouurier qu'il ne void ny n'apperçoit point ? Mais qui ne peut trouuer raison aux faicts de Dieu , trouuera (dit S. Grégoire ) en sa foiblesse la raison pourquoy. Que dis-îe , qu'il ne peut cognoistre les choses

naturelles ouurées de Dieu ? non pas mesmé les artificielles et ses propres ouurages. Combien aduient-il souuent à Thomme de dire et faire des choses dont il n'en sçauroit rendre raison , ny trouuer la cause et le ressort ? combien , par hazard ou par furie et saillie nullement pourpensee ? que si on y eust bien pensé et estudié, Ton ne s'en fust iamais aduisë. Si donc Thomme n'est pas maistre de soy-mesme, et ne tient pas bien ce que luy-mesme faict, et ne sçait d'où vient ce qui sort de luy , comment pourra-il comprendre ny entendre ce qui est tant par dessus luy, qui est Dieu? Bref, Thomme ne peut entendre toutes choses. Or Dieu est tout , par dessus tout , outre tout , Deus est omnia , super omnia , prœier omnia.

Ramassons en petit volume ce que nous auons dit iusques icy ; l'homme désire naturellement cognoistre Dieu, mais il ne peut , tant à cause de sa propre foiblesse , que de la grandeur immense de Dieu ; nonobstant que Dieu soit de soy-mesme fort cognoissable ; Mais les moyens de le cognoistre qui sont en luy , sont trop forts et trop par dessus les prises et la capacité de l'homme : Sçachons maintenant pour respondre au doute proposé , pourquoy Dieu et Nature luy a donné ce désir , puis qu'il ne le peut assouuir ny contenter.

Certes ce désir luy a esté donné , premièrement , afin de l'induire et l'eschauffer à le chercher, l'estudier , s'employer de cœur et d'ame , et mettre peine à

le cognoîstre ; c'est ce que Dieu veut et requiert de nous tant instamment, nous conuiant à nous deffaire de toutes autres basses* et indignes pensées , pour nous esleuer à luy : se portant enuers nous comme nous faisons aux animaux , pour les leurrer et attirer en leur présentant quand ils sont affamez la viande, mais de haut, afin qu'ils s'esleuent droict sur la pointe de leurs pieds , s'estendent et s'estirent au long, voir qu'ils sautellent en Tair pour y atteindre : Ainsi Dieu par ce désir naturel , lequel puis il resueille et reschauffe , nous attire et amorce à soy , pour nous esleuer de la lie de ce monde , nous sevrer de la nature que né tenions plus que pair vn petit et par la nécessité à la terre , afin que par sainctes et viues méditations comme par eslancemens et rauissemens nous nous esleuions à luy. Voila le premier fruict prétendu de ce désir , lequel fruict nous dispose et rend capables de son accomplissement.

£t combien que Thomlne ne le puisse obtenir de soy-mesme. Dieu qui Ta donné, fournit les moyens d'y paruenir. Ces moyens nous sont baillez et mis en main par la religion , qui est l'eschole où l'on apprend à cognoistre Dieu. Religion n'est autre chose que cognoistre et seruir Dieu, ce sont deux : mais cognoistre va deuant , comment sçaura-on bien seruir le Seigneur si Ion ne sçait ses qualitez , grandeurs, mœurs , volontez , selon lesquelles il faut régler le service ? Et puis cognoistre est en l'entendement ,

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seruîr en la volonté. Or l'entendement précède la volonté. Le prouerbe dît qu'il faut cognoistre aaant aimer : or aimer Dieu est le seruir. Dieu est vn Esprit, le cognoistre et contempler, c'est desia le seruir, Deum colit çui nouit : Nature nous donne l'enuie de cognoistre Dieu, la religion nous enseigne à le cognoistre, voilà comme la religion aide, secourt, et parfaict la nature. Voyons maintenant les moyens qu'il y a , et qui s'employent pour cognoistre Dieu , et par iceux nons verrons encore mieux la vérité de ceste proposition nostre, que Dieu est incognoissable ; les Philosophes et Théologiens nous enseignent diuers moyens de cognoistre Dieu, mais qui tous commencent et viennent de la considération des créatures, comme l'on cognoist la cause par 1^ effects, l'ouurier par les œuures. Ces moyens sont deux principaux et entr'eux contraires , l'vn et le premier selcm nature, et négatif de tocis défauts et imperfecticms, enseignant ce que Dieu n'est pas, par où se void qu'il est fort court , chetif et imparfaict , puis qu'il n'enseigne aucunement ce que Dieu est : mais seulement ce qu'il n'est pas. C'est toutesfois le plus fréquent de tous, le plus propre et le plus asseuvé, car il est incommunicable à la créature et peculier à Dieu. Â luy appartiennent tous les mots négatifs , qui sont en mesme nombre que les défauts et imper* fections , mais qui se peuuent rapporter à ce mot , Infiny, tiltre le plus fertile de tous, le plus propre à

DE DIEU. 33i

Dieu, et moins communicable à la créature, lequel reiette toute imperfection , c'està dire fini té, carfinitë et imperfection sont souuent mesme chose , comme infinité et perfection.

Geste infinité et négation de tous défauts comprend cinq chefs : ausquels se peuuent rapporter toutes les finitez- et imperfections qui sont aux créatures. Le premier regarde l'estre ou essence. L'estre de Dieu est infiny,non seulement pource qu'il est universel , ayant tout estre en soy , mais pource qu'il l'a de soy-nlesme , et est luy-mesme essentiellement l'estre, tellement que Dieu et l'estre c'est tout vn : toutes choses ont vn estre finy et court , l'estre de la rose n'est pas l'estre du cheual , de l'estoille , ce sont toutes petites parcelles de l'estre, car elles n'ont pas l'estre de soy» mais de Dieu. Tout ce qui est, est de soy ou par autruy , qui est de soy, est l'estre mesmes, estre infinyebvnîuersel, et c'est Dieu. Qui est par autruy, est mieux dit auoir estre que simplement estre , car il l'a reçeu, et n'en a qu'vne parcelle, telle que luy a voulu donner celuy qui est de soy , et c'est le monde. Par ce premier chef d'infinité, est chassée toute imagination de matière, corporalité, composition, priuation , passion , accident.

Le second chef regarde l'action et mouuement , selon iceluy Dieu est dit immuable, Ego Deuset non muior. Toutes choses sont muables et changent en quelque sens par leur mouuement, sortent d'vn estat^

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arriuent en vn autre ; perdent et laissent d'vne part , acquièrent et reçoîaent d'autre, Dieu seul ne perd ny n'acquiert : rien n'en sort , et rien ne luy arriue de nouueau , car il est tres-parfaict et infiny.

Le troisiesme regarde le temps qui n'est point en Dieu , car il est sans commencement, dont il est dit increé et sans fin, dont il est dit immortel : Mais en vn mot qui comprend tout, il est dit étemel : Eternité est infinité de temps : Au temps il y a deux choses , sçauoir , les bouts premier et dernier , et la succession de parties ; en l'éternité il n'y a ny bonts ny succession de parties , car c'est vn seul instant, tousiours durable, c'est vne durée entière et permanente.

La quatriesme regarde le lieu, par cestuy-cy Dieu est partout, et n'est en aucun lieu, NulUbièst, ijui vbique est Il est présent remplissant et contenant tout, Cœlum et terrain ego impleo, magnitudinis eiusnon est finis, de ceste présence par tout, sera parlé cy-après en la Prouidence.

La cinquiesme qui resuite de ces quatre , regarde la cognoissance tant actiue quepassiue; OrDieucognoist et sçait tout sans exception, et n'est cognu d'aucun, dont il est dit incompréhensible , ineffable, incoguoissable.

L'autre moyen est affirma tif, qui attribue à Dieu toutes perfections, non seulement celles qui se trouuent'ès créatures dispersées par parcelles et à certaine mesure, et sont en Dieu toutes ramassées etvniessans différence et mesure, comme les costes et lignes d'vne piramide, qui estant en très- grand nombre à la baze.

sont toutes vnîes en la cime et poincte , et les diuerses valeurs clés petites monnoyes d'argent, sont toutes vnîquement comprises en celle d'or , non seulement dis-ie toutes celles-là, mais encore toutes celles qui peuuent estre en nature .et en imagination. Â ce moyen appartiennent tous noms attributifs de bien, honneur, grandeur, et perfection : Mais ils sont doubles, les vns sont incommunicables aux créatures, et tous propres à Dieu, comme Créateur, Conseraateur, Gouuerneur du monde. Tout- puissant , les autres communicables à la créature, comme bon, sage, puissant. Item . ils expriment doublement et en diuers termes, sçauoir,'adiectifs, comme, bon, sage, iuste; et substantifs bonté ^ sagesse, puissance. Généralement tous substantifs, sont plus propres , plus emphatiques, plus forts que les adiectifs, car ils signifient vue plus grande simplicité et perfection, et à vray dire, les adiectifs sont indignes de Dieu , car ils sonnent com position, finité dont est beaucoup mieux dit Dieu est la uerité, la sagesse, la bonté , que véritable, sage et bon. Or ce moyen de cognoistre et parler de Dieu est tres-impropre et dangereux, non seulement pource que toute affirmation est dangereuse et difficile en chose que l'on n'entend pas bien , et beaucoup plus que la negatiue , mais encore pour vue autre raison plus haute et principe notable , qui est que tout esprit quel qu'il soit , ne peut conceuoir ny entendre vue chose que par soy et selon soy ; le pied et la baze de

toute cognolssance , c'est l'estre et la nature de celuy qui cognoîst , Omne cogniturn et conientum est in cognoscente et continente ad modiun cognoscentis et continentis. Ainsi l'homme ne peut imaginer ny concenoir vne bonté, puissance, sagesse, qu'humaine: il peut bien, s'il est sain et fort en iugement ( car foiblesse, maladie et malice, l'en pourroît hien empescher), la conceuoir plus grande que la sienne propre personnelle, l'esleuer, grossir et enfler par plusieurs degrez, mais tousiours humaine et non autre , ainsi l'Ange Angélique. Or Dieu est infiniment par dessus toute la portée , mesure et capacité humaine et Angélique. Parquoy la créature est bien loin de cognoistre Dieu par affirmatiue, car qu'il conçoiueet dise Dieu bon, sage et puissant; ou à mieux dire , la bonté, sagesse, puissance, tousiours sera-il en erreur , car Dieu n'est point bonté, puissance, sagesse telle et en ce sens que l'homme conçoit; c'est vne bonté, puissance , sagesse diuine, tres-parfaite , infinie, et telle ne peut-il imaginer, maïs humaine, finie, dont ce seroit encore beaucoup mieux et plus seurement parler de l'appeller surbonté , sursagesse , car ce seroit plus haut-louer, et sans détermination : Ainsi y auroit trois degrez de parler affirmatiuement, bon, bonté, surbonté, sage, sagesse , sursagesse, le dernier est plus excellent.

Par tout ce discours se void quels sont les moyens ordinaires et enseignez en l'eschôUe , pour cognoistre , dépeindre et parler de Dieu , sçauoir , négatifs et

affirmatifs , communicables , et incommunicables y adiectifs et substantifs, et que les négatifs et incommunicables et substantifs sont plus propres à la Deïte\ plus asseurez que les autres. Mais tous sont courts, foibles et imparfaits, et par tout y a danger, car les incommunicables qui sont les plus propres , nous ne les entendons du tout point , ce sont des mots en* l'air , il n'y a esprit crée' et fini qui sçache que c'est qu'Eternité, Infinité, Toute-puissance, tout ainsi que celuy qui seroit né et nourry, et auroit tousiours demeuré dedans vne caue profonde ne sçauroit que c'est que le Soleil et les champs qu'il n'auroit iamais veu; aussi la créature close et enfermée dedans les barrières du temps , du lieu , de la finité et du mouuement, comment peut-elle sçauoir que c'est qu'Eternité , infinité , présence et existance par tout ? les négatifs qui sont moins dangereux ne nous apprennent pas que c'est que Dieu , mais seulement ce qu'il n'est pas , qui est encore bien loin de sçauoir ce qu'il est. Les affirmatifs et les communicables qui pour ce sont et moins propres et plus dangereux , l'homme ny l'Ange ne les peut entendi'c qu'en sa manière , comme a esté dit : comment donc pourra l'homme par tout cela bien cognoistre Dieu , puis que tout ce qu'il en peut dire, ou il ne l'entend pas, ou s'il l'entend il ne conuient point à Dieu en la manière qu'il l'entend? C'est pourquoy vn sainct Docteur a dit , que tout ce qui se dit de Dieu , est indigne de Dieu , à

cause et pource qu^ll a peu estre dît, car si la pensée ne peut suffire ^ comment y suffira la langue?

C'est pourquoy-tons les sages ont dit, que Dieu n^auoit point de nom , quMl estoit ineffable , innominable, ËoTè ycxp toSy^ avovujxoç xoè appyjroç, et S. lustin dit , que c'est vue extresme folie et maudite rage de vouloir nommer Dieu : Ce n'est pas vrayment et proprement pour ce qu'il est le premier et le plus grand , n'ayant aucun plus ancien ny plus grand qui luy aye peu donner nom, comme ont dit Philon, Trismegiste, lustin, car il a peu s^en donner luy - mesme , et Adam faict le dernier après toutes choses, a bien donne nom à toutes choses ; ny pource quHl est vnique sans pair ny compagnon , comme respondit bien le Martyr Attalus au tyran qui par mocquerie luy demandoit le nom de son Dieu, disant, que les noms sont requis aux choses qui sont en nombre , pour les distinguer et remarquer , afin que Ion ne se mesconte ( car c'est l'effet du nom de designer et remarquer la chose , pi^supposant multitude et danger de mesconte), mais c'est vrayement à cause qu'il ne peut estre exprimé ny représente' de parole , ny conceu par pensée, car il surpasse infiniment non seulement toute parole, tout nom , mais toute pensée, toute imagination, nombre, temps et toute finité, comme a esté tant dit.

Il est bien vray que pour parler de luy il faut bien auoir quelque mot, et luy donner nom; dont Moyse

estant enuoyé de Dieu vers Pharaon , eut raison de demander comment îl lenommeroit, et en quels termes il parleroit de luy ? Or le monde luy a donné plusieurs dîners noms : mais la nation et religion ludaïque a passé de beaucoup toutes les autres, et en multitude et en prosperitez de noms ; S. Hierosme en a remarqué par preciput dix, plus excellens, sçauoir, lehoua, Adondi , Saddi , El, Ehhin, Elion, lah , Ehiel, Sabaoih, Elohe. Sainct Denis en met 4^, les autres 72 , mais il n'y en a aucun qui soit nom propre, ce sont noms appellatifs , adjectifs et plutost Ëpithetës *que noms propres; Celuy qui semble et est tenu pour plus propre, est le grand nom de lehoua, qui signifié celuy qui est, auquel responden t le Grec cSv deXrismegiste et Platon, et le Latin Ens: Mais comment seroit-il bien propre et naturel à Dieu , puis quHl est deriué dVn autre plus simple et primitif jffâri/aÂ, qui signifie estre et qui s'exprime en tant de façons diuerses : leheua , leheui, lehue, Eltie , et puis (comme disent ceux qui le font tant propre) il est ineffable, et tel le disent, non seulement par honneur et reuerence, dont n'estoit permis le prononcer qu'au grand et'souuerain Prestre , et ce rarement , certaines fois de Tannée dedans le Sanctuaire, et auec grande solemnité, mais encores par impuissance à cause qu'il ne se peut bien prononcer , tellement qu'ils l'expriment par périphrase, l'appellant le nom de quatre lettres, rîxpoL- VpotfAfjuxTOv, (bien qu'il y en aye aussi d'ajatres de jir. 22

quatre lettres , comme Adonài, Egie, j^ffla) on bien substituoîent quelqu^vn des autres en sa place, comme jidonài , Sabaoih , El : Ny aussi bien le pondre et escrire, dont ils figurent par trois lod 777 , et puis par deux caractères Grecs,repetez III III qu^ilslisoient toutesfois à Venuers Pipi, Bref, les 70 interprètes Pont supprime , et ont substitué vn des autres noms, et certes auec très-grande raison , car à vray dire, le nom de la chose ineffable, doit estre aussi ineffîible. Or estant nom ineffable, c^est comme s^il n^estoit point nom ; il le faut certes tenir pour le plus propre et le plus excellent ( selon le jargon et la portée hamaine , car il faut croire qu'entre les Anges il y eu a d'autres plus propres et excellens , selon leur condition et portée plus haute ) tant par sa signification , qui emporte selon S. Thomas yne propriété essentielle, et vniuersalité , et étemelle continuité d'essence , trois choses peculieres k Dieu , incommunicables à la créature, que pour ce que Dieu luy mesmes l'a reuelé, et ce à Moyse, au plus grand et important affaire qu'il luy commettoit, à la demande qu'il loy fit de son nom, sans lequel il ne pouuoit exploiter sa charge ; et auec ces^mots : que c'estoit son grand nom Ëtemel et mémorable à îamais. l'ay esté long en ce nom deDieu; Pour le conclure et reuenir, ie dis, que comme Dieu est incognoissable aussi est-il ineffable et innominable.

C'est aussi pourquoy, et à la suite de ces ^eux in-

cognoissable et inefTable , tous les sages ont enseigné qu'il falloit parler peu, sobrement, craintîuement et pudiquement de Dieu, sobriè, timide, verecundè : in nidla re verecundiores esse debemus quam cwn de Deo loé/uimur : timide de Deo, etpauca dicenda sunt. Car l'on n'en parle iamais sans danger, dit le Père et Martyr S. Cyprian , Periculosum multa loçui de Deo , etiatn vera dicentem. Car encores que l'on en parle très honorablement et en très bonne intention, si est ce quenostre imagination ne peut arriuer au sens et au degré qu'il faut; ioinct que l'honneur et le respect que nous deuons à Dieu ne permet pas que nous parlions deluy légèrement, indifféremment; ce que les anciens ont voulu signifier en défendant de porter l'image de Dieu au doigt, ou en anneau , in annuh figurmn Deine gestato.

Parquoy après tous ces moyens de cognoistre , nommer et parler de Dieu , courts et insufii^ans , nous disons qu'il y en a vn autre plus noble , plus riche et honorable, plus agréable à Dieu, et plus asseuré pour nous , qui ne se traite en l'escholle, ny ne consiste en paroles et préceptes , au pris duquel tous les precedens ne sont que rudimens préparatifs et grossiers exercices. C'est une sérieuse , cordiale , humble et silentieuse estimation, admiration, adoration , qui naist d'vne saincte eleuation d'ame ; par laquelle nostre espri^^apres auoir guindé et monté de toute sa force son imagination à la conception de la plus haute, plus grande et parfaite bonté, puissance,

Uo SUR LA COGNOISSANCE

sagesse, hiajesté, perfection qa^il peut; puis recognoissant que tout cela n'est eocores rien, et que toutesfois il ne peut aller plus auant, ny monter plus haut (car c'est un abysme sans fin , sans fonds, et sans bord), il demeui^e comme en extase, tout estonné, tout transi : Geste façon fait tarir les discours et la parole en la bouche , saisit toute Tame , la remplit et rinuestit d'vne très grande reuerence, respect, adoration, amour, deuotion enuers ceste infinité de perfections, dont elle demeure toute prise, percluse, ou bien eslance et esclate des exclamations : ô estre des estres! ô cause éternelle ! ô mer , abysme, infinité de biens ! comme faisoit vn grand contemplatif qui les yeux fichez au Gel , le cœur rauy en Dieu , s'escrîolt par plusieurs fois réitérées, ô Dieu ! ô Dieu !

Les parties de ceste excellente cognoissance , sont premièrement vne consciencieuse ignorance, que nous apprenons, sentons, recognoissonsparTinsuffisanceet foiblesse de tous les autres susdits moyens. Ignorance très docte , qui surpasse toute science , car combien que l'ignorance soit vn défaut , vne laideur , vne place vuide et difforme en l'ame, mais en ceste affaire elle est au throsne et lict d'honneur. C'est vne souueraine scienceet sagesse, par laquelle nous recognoissons fidellement et humblement que Dieu est ce qui ne peut, ny ne doit estre conceu ny imaginé par aucun esprit créé et finy. Dont tous les Sages ont dit, que Dieu se cognoissoit mieux par ignorance que par

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science. Que bien le cognoîstre , c^est sçauoîr , que Ton ne le peut, ny Ton ne le doit cognoistre, MeUus scitur nesciendo, Perfecta Dei ignoratio, vera est eius coffniiio. Tune verè de Deo alitjiuid cognoscimus , cum iUud cognosci non passe seniimus.

Que les plus beaux et asseurez mots , sont ceux qui le disent Estre et Sur-Estre, expriment ensemble, et sagrandieur etnostre petitesse et ignorance, comme infiny , incompréhensible , ineffable , quœ dicunt esse et superesse. Il y a , dit la Philosophie , mesme moyen de cognoistre la plus haute, parfaite, souueraine chose , comme la plus basse et imparfaite : Contranorwn eadem disciplina; Dieu , comme la matière première , laquelle est cogneuë et descrite en la Métaphysique par négation et ignorance : humana cogitatio materiam ignorando noscit, et noscendo ignorai; Celuy qui est par dessus tout , comme ce qui est, au dessous^ de tout ; Dieu comme le rien, la priuation , les ténèbres , lesquelles nous apperceuons ne voyant rien , et voyant ne les pouuons apperceuoir. Nous auons dit cy-dessus que la grandeur et infinité incompréhensible de Dieu empesche de le cognoistre et en parler. Nous disons maintenant que c^est par-là que nous le cognoissons mieux. Nous auons dit aussi que Dieu est fort cognoissable , et qu^àPexemple du Soleil et de nostre veuë , de force quHl estoît cognoissable , il ta estoit incognoissable. Maintenant nous disons^ que de ce , et parce qu^il est du tout incognoissable , it

est cognoîssable : car le bien cognoîstre , c^est sçauoir que Ton ne le peut cognoistre. Voilà comment ce qui nous empeschoit et destournoit d^aller à luy , et le cognoistre , nous sert maintenant d^eschelle pour monter à luy, et d'ayde à le cognoistre.

Geste telle ignorance nous meine k vue admiration (ignorance est mère d^admiration ) par laquelle Vame demeure toute transie, estonnee, et rauie , et en vn silence plein de respect et d'humilité, silence treseloquent. Meiius de Deo dicimus si subformidine admirondo tacemus. De Deofacundius loguimur, cum obstupescendo reticemus, Deus ineffabiUs, non dicendo silèniio exprimendus. Arcanum diuinttatisguodomnem inteUectim transcendit , sacris animi venerationibus , ineffabili et casto honoremus silèniio. Tibi, 6 Deus! silentiwn laus.

Geste façon de s'exercer en la cognoissance de Dieu est en soy noble et excellente, comme il se voïd, pour nous tres-asseuree , car elle est sans aucune affirmation , détermination, prescription à Dieu plus honorable ; c'est le souuerain et dernier moyen d'honorer, comme qui diroit d'vne beauté qu'elle ne se peut tirer au pinceau , ny représenter par aucun artifice , ny s'exprimer par parolles , la loiieroit beaucoup plus que la vouloir descrire par aucun de ces moyens.. Le Philosophe interrogé et sommé par le Roy de luy dire qui c'estoit que Dieu , demanda terme de trois iours, lesquels expirez, demanda encore pareil delay , après lequel renouuella encores sa demande, donnant

à entendre par toutes ces remises et délais, que c^estoit chose qui ne se pouuoît, dire. Le peintre qui voulut représenter en vn tableau le deuil mené en la mort et aux funérailles dlphigenia , ayant tiré les visages de ses parens et amis fort tristes et esplorez, puis celuy de la mère encore beaucoup plus désolée, auquel il espuisa toute son industrie et suffisance, enfin voulant tirer celuy du père , et le représenter pour garder la vérité de Thistoire encores plus abatu et comblé de tristesse que celuy de la mère, et ne pouuant, couurit à escient sa face d'vn voile , confessant par là de bonne foy , que Tart et Tindustrie luy manquoit à dignement represen tenter vne telle extrémité de douleur.

Ainsi est il requis et tres-digne de recognolstre nostre foiblesse et impossibilité, et confesser que toutes nos pensées et conceptions (combien plus les paroles) les plus saintes et plus hautes, qui puissent estre , demeurent infiniement au dessous de ceste infinie Majesté incognoissable, et parce nous couurir du voile et ombrage de ceste saincte, humble et consciencieuse ignorance, plus pie, plus docte, plus honorable, et agréable à Dieu, plus asseurée que tous les discours que Ion en pourroit feire , qui nous apprend à parler peu , et penser beaucoup de Dieu , penser, dis* je, auec vne humble, craintiue, pudique, secrette admiration , estimation, adoration cordiale , €t ardente affection de luy plaire , et estre en sa grâce ; c'est ce qui est tant dit, Tadorer en l'esprit et vérité,

Dieu demande et cherche tels adorateurs et cognoissans, Pater taies quœrii adoratores , et les désire tels et demande, car ils sont fort rares ; c'est ce qpe le Fils de Dieu nous a voulu faire sentir en ce mot.

Geste façon de faire ne plaist et ne contente gueres les superstitieux , lescpels veulent parler, de^crire et peindre Dieu, voire sMls pouuoient le palper, manier et accommoder à leurs desseins et imaginations : Ils veulent et imaginent vne diuinité toute humaine, souple et affublée de passions, et semble que Ton la leur emporte et enleue , si on les empesche de la conceuoir telle; Pensent que c'est mescroire Dieu que de le conceuoir autre, et le contempler nuëment en ceste haute spirituelle manière , que nous auons dit : Car s'ils n'agissent auec Dieu d'vne manière grossière , sordide, et charnelle , et telle qu'vn homme d'honneur et de qualité s'en sentiroit offensé , et indignement traité, ils ne sont pas contens , et leur semble qu'ils sont sans religion. Voila d'où deviennent tant de fols et insenseZ erreurs et l'idolâtrie par le monde ; Car si l'on veut bien iuger l'on trouuera que tous les mescontes et fautes qui se commettent en la religion , et peut estre au monde, viennent et sourdent de ce que l'on n'estime pas assez Dieu , c'est à dire , que l'on ne le cognoist pas. Religion est cognoistre et seruir Dieu ; mais 4e second dépend et suit la condition du premier. Si l'on mescognoistDieu , que l'on le prenne pour autre qu'il n'est , comme faict la plus part du

monde, comment le pourra-on bien servir, adorer; ayraer , craindre , honorer , prier , inuoquer ? Car toutes ces choses doiuent estre niuelees et réglées à la cognoissance. Il faudra dire comme aux Athéniens, vous ne sçauez ce que vous adorez. Uon se peine à le seruir, et non à le cognoistre , et Ton le sert sans le cognoistre. C'est pourquoy y a grand danger qu'ils perdent leur peine , et qu'on ne leur en sçache ny gré ny grâce. Si Ton se peinoit autant à le bien cognoistre, comme on fait souuent à le mal seruir , la belle chose! Mais à cela il faut l'esprit tout entrer pur et subtil ^ et à cecy l'on n'y fournit gueres que le corps. Quelles pensées et imaginations , ie vous prie , a-on de la diuinité ? Combien viles , lasches, chetiùes et indignes ! l'on ne le cuide pas ainsi , et l'on ne le sent pas ; et comme ils l'imaginent, de mesme ils en parlent et le seruent , aussi ne sçauroient-ils autrement , comme m'a esté dict,par là l'on cognoist ce que l'on en pense, et l'on en croit. Escoutons le monde parler de Dieu, ne diroit-on pas que c'est de quelque petit luge de village, regardons comme ils le seruent, comme ils traitent et agissent auec luy , tant en public qu'en priué. Certes vn homme de qualité et d'honneur s'en sentiroit intéressé ; l'ay pensé mille et mille fois en moy-mesme les voyant fort empressez à leur seruicc, si Dieu prend plaisir en ces gens icy et en leur seruice, comme ils cuident, de quel naturel doit-il estre? certes il y a bien à penser et à douter. lene puis croire

qu^eux mesmes voiisissent estre ainsi traitez et serais en leur petit faîct. Les vns Timaginent graue, seuere, chagrin , exact , guettant les gens au pas , les prenant au pied leué , difficile à contenter : C'est poui^ quoy ils le redoutent, s^en deffient, tremblent, demeurent transis. Les autres, ou bien ceux-là mesmes vne autre fois , le croyent indulgent, facile , ne soignant les choses que laschement, aussi se portent-ils enuers luy assez nonchalamment. Les vns doutent s^il pourra, ou voudra , ou sçaura bien. Pour pratiquer et gaigner sa bonne grâce, ils tiennent diuerses voyes, les vns s'y portent comme enuers vn lasche , foible, efféminé , le pensent contenter de mines, le flattent, carressent, courtisent par des stances, assistances, contenances , paroles- certaines et prescrites qu'ils font et disent sans autrement y auoir le cœur, pensant que cela est nécessaire, et qu'il vaut de soy et paye , ex operaio, et que la bonne pensée seule ne seruiroit de rien, car elle n'apparoistroit pas, seroit sombre et sans bruit : s'il ny a du remuement nostre cas ne vaut rien ce nous semble : Les autres n'en demeurent pas là , car ils se tuent iour et nuict pour esmouuoir et adoucir le plus dur et acéré cœur : Aucuns entrent en marché et composition auec luy : Autres le pensent fort gratifier et obliger ; voire y en a qui entreprennent de déguiser, sophistiquer, et faire des fios auec luy : Mais tous parlent de luy hardiment , résolument , affirmatiuement, et de sa na-

ture, et de ses œuures, le nomment promîscaëment, indifféremment, en iugent selon leur humeur , luy demandent et le pressent de choses qu41s auroient honte d'en parlera vu homme d'honneur, voîre à leuramy. Des partis contraires et ennemis, chacun le prie à sa faueur et profit , et au desaduantage de sa partie , et tasche de l'attirer à sa cordelle. Chacun dit tout haut, et hostes superare, mot qui n'est point de TEglise , (juœ mulia tolérai quœ non probat. Us croiront bien dVn homme graue et bien sage , qu'il est tousiours lemesme, ferme, constant, vnif orme, qu'il ne s'esmeut et ne se change pour aucune chose qui tempesle à l'entour de luy , inflexible aux larmes , supplications, presens, menaces, submissions, tourmens, tousiours se portant droict selon la raison et l'équité ou la Loy , mais de Dieu ne le veulent pas croire. Bref, au lieu d'aller et monter à Dieu pour le cognoistre , ils le rauallent , le font venir et s'accommoder à eux : au lieu de se despoiiiller de toute conception et imagination chamelle et basse « se purifier , subtiliser et esleuer son corps pour auoir accez à la diuinité , ils le coiffent, l'affeublent, et l'inuestissent de leurs passions et affections propres, et chacun à sa guise le grossissent, l'enilent, et corporalisent pour l'approcher d'eux-mesmes. C'est certes chose honteuse et déplorable de si fort mescognoistre Dieu , si grossièrement et charnellement penser , sentir , parler de la Diuinité', et de mesmes la seruir et adorer. Fea

donne îcy aduertissement, et fermant ce premier discours ie conuie à rentrer en soy-mesme, et adorer Dieu en esprit et vérité par toutes les plus sainctes et hautes conceptions et imaginations de perfection que Ton pourra , auec resolution que tout cela et encores plus si Ton peut , demeure infiniement au dessous de celuy qui est du tout incognoissable à la créature, et ne peut estre cognu que de luy-mesme , et ce faisant s^ofTrir et resigner purement et simplement à luy , désirer de tout son cœur , et luy demander d^estre en sa grâce, car c'est le souuerain bien : et cecy est la vraye religion.

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DISCOVRS CHRESTIEN C),

qu'il n'est permis av svbiet,

POVR QYELQYE CAVSE ET RAISON QVE CE SOIT, DE SE LIGYER, BANDER, ET REBELLER CONTRE SON ROY.

Extraict d'vne Lettre escrite à vn Docteur de la Sorbonne en Auril i58g, par P. Charron y Parisien, Chantre et Chanoine théologal en l'Eglise de Condom,

Mais ie voudrois bien sauoir ce qu'il tous semble de ce temps : Cette agitation publique, quand bien Us monstrueux , horribles et sanglans exploits en seroient hors, ne nous afflige-elle pas? Parla grâce de Dieu, quant à mon particulier, i'enay bon marché, au regard de tant d'autres. Mais les secousses et atteintes qu'en reçoit et souffre mon imagination, sont telles que tout le reste qui est en moy en vaut beaucoup

* Ce Discours fut écrit, au milieu des troubles civils, quatre mois avant Tassassinat de Henri III , par Jacques Clément.

On y verra quelles étaient , dans ces terribles circonstances , les opinions politiques de Charron; opinions qu^il développa ensuite dans son Traité de la Sagesse , liv. m , cliap. lY. et xvi.

35o DISCOURS CHRETIEN.

moins. Il semble que ce n^est pas la raison dVn estre da tout exempt : si voudrois-je estre cacbé en quelque coin, pour n^entendre rien qu^ après tout faict , et pour que Ton m^en fist des comptes. Laissons cela , et venons à ce qui est de la conscience. le me confesseray a vous, et diray tout franchement ce qui m^en semble. Yn temps a esté que ie marchandois d^ estre de la Ligue , et y ay mis vu pied dedans. Car en vérité ie n^en fus iamais du tout, ny résolument, voire leurs actions m^ont outrément offensé. Ce qui m^y auoit poussé , estoit principalement le faict de Blois qui m!a fort affligé, non pour autre raison que pour le défaut, que ie trouuois en la manière et procédure de l'exécution. Or ce grand bouillon de colère et indignation estant aucunement refroidy, et là dessus ayant euy parler des gens de toutes sortes, consultant à par moy souuent de ce qu'en conscience il en faut tenir et en croire, enfin ie me suis apperceu'bien changé. Car i'ay trouué premièrement douteux, puis mauuais , finalement horrible et abominable, ce qui auparauant me sembloit non seulement tolerable, mais bon et expédient, et suis venu à auoir grosse honte de moy-mesme, pitié et compassion des autres, que ie voyois encore tremper en mon erreur. Et recherchant pourquoy ie m'estois ainsi égaré , veu que je sçauois bien auparauant tout ce qui m'a fait reuenir et me desdire i*ay trouué que c'estoit la passion et la rage , et que i'auois esté en quelque opinion de

DISCOURS CHRETIEN. 35i

Ligue: Testoîs tousiours comme en colère, en fièvre et émotion continue , dont i^ay bien appris à mes despens r qu^il est impossible d^estre emeu et sage tout ensemble. Le commencement de mon rauissement est venu d^Tue sentence du bon Cassiodore , qui dît : Nullain salis iustam causam videri posse, aduersus patriam arma capiendi , qui m^est reuenuë en mémoire. le ne veux point icy plaider la cause du Roy , ny entrer en accusation et iustification du Roi et de la Ligue , force petits liurets courent par tout cela. Fen ay veu quelques -vns, et par tout il me semble que Ton peut adiouster, et aux accusations et auxiustifications, tellement que le procez n^y est pas tout. Mais ie veux que tout ce que dit la Ligue du Roy soit vray, combien que tout ce quMls allèguent contre luy soit ou calomnie , ou pure imposture , ou bien conjectures et diuinations pour Paduenir, surquoy il ne seroit pas seulement permis de faire le procez au plus malotru do monde, et qui fust le plus abominable qui ait iamais esté, et que Ton puisse imaginer. Que veut-on , que peut-on , conclure de cela ? qu^il est permis ou loisible aux François de s^esleuer auec main armée contre luy ? Per qwun regulmn cela ? y a-il loy , règle , décision, exemple, sentence qui serue à cela ? Parlons sérieusement , en conscience, comme deuant Dieu, car ie iure et proteste que ie n^ay autre considération. le tix)uue trois poincts de doctrine en PEscriture saincte, totuchant cette matière , d'obéir ou désobéir aux Sou-

uerains. Primo , nous auons commandement tres-exprez d^obeîr aux Rois , addressant à tous généralement : Omnis anima potestatibus subUmionbus svbdita sii. Et ce auec deux additions bien notables pour le présent : Pvne d^obeir à tous , tant bons que meschans ; car en matière d^ obéissance , la bonté ou malice du Supérieur ne vient aucunement en considération , ny ne doit aduancer, ou retarder, eschauffer, ou refroidir le subjet à obéir : car le commandement et Fobligation d^obeir , est fondé sur ce qui est de Dieu , sçauoir sur son ordonnance , et non sur ce qui est de THomme : Non est poiesias nisià Deo , et potestas à Deo ordinaia est ; itaque qui potesiati resistit Dei ordinaiioni resisiit. En disant toute pijissance estre de Dieu , il n^en excepte ny n^en exclud pas vue , disant estre Tordonnance de Dieu, il defiend de baisser les yeux sur les mérites ou démérites, valeur, bonté, indignité des personnes. Ce n^est pas raison que le defFaut des hommes rabatte rien de Tinuention et de Tordonnance de Dieu. Apres cela les exemples de INabuchodonosor , Saiil, de César, en sont si exprez. Alléguer la tyrannie, meschanceté, insuffisance, nonchalance des Rois, c^est les dire meschans, mais ils ne laissent pas d'estre vrays Rois. Or il leur faut obéir , non pourcc qu^ils sont bons, maispource qu'ils sont vrays , c'est à dire , légitimes : car il faut bien en toutes choses sçauoir distinguer entre vray et bon, faux etmeschant. Le Fîls de Dieu dit bien que Ton se

garde des faux Prophètes, maïs non pas des mescfaans* Ce ne seroit iamais fait, il faudroit sortir de ce monde. Au contraire, il veut que Ion obéisse aux meschans , tels qu^estoient les Scribes et Pharisiens , qui estoient meschans tout à fait , mais pource qu^ils estoient vrays et assis en la chaire de Moyse , le Fils de Dieu commande de leur obéir. L^ autre addition est , que Tobeissance leur soit rendue , non pour . considération politique humaine , comme pour la ne* cessité, quasi malum sit necessarium , ou pour IVtilité qui en reuient à la société humaine , ou pour euiter les troubles et malheurs qui en arriueroient, si Ton vouloit désobéir et remuer rien en TEstat, mais pour consîda:ation spirituelle et conscientiense. Non solhm propteriram, dit S. Paul, sed etiam propter conscientiain. Et vn peu deuant il auoit dit , Qui résistant , ipsi ibi damnaiionem acquimnt, Yoila le premier poinct qui contient le commandement d'obéir, tres-exprei ^ tres-general , tres-ample et bien estoffé. Mais ce commandement est*il si absolu qu^il n'y ait aucune exception ? N'y a il iamais lieu de désobéir? S'y a, et voici le second poinct. L'Escriture saincte enseigne de n'obéir point : mais c'est en vn seul certain cas , c'est quand ils commandent choses contraires à Dieu. Comment, dis-je? Car viuent, pensent, disent, fassent les Souuerains ce qu'ils . voudront contre Dieu, nature, et toute loy , cela tombe sur leurs coffres, ce n'est pas au sujet d'y regarder, c'est crime d'en pariif. a3

35è DISCOURS CHRETIEN.

assez de dire qu'il ne leur faut obeyr , car il n'en faut pas demeurer là : il faut sçauoîr ce qu'il conuient faire, et apprendre les remèdes licites, iustes , et légitimes en tels cas , ou en telle extrémité. Voicy le troisii^sme polnct. le ttouue que l'Escriture nous en baille deux, fugere aui poli ; de troisiesme îe n'en trouue point, l'vn de ces remèdes est déguerpir, s'enfuyr, quitter le pays et la terre. L'autre de souffrir et endurer toutes choses. Le Fils de Dieu nous a enseigné tous les deux, et de parole et de faict. Si l'on vous persécute en vue ville , fuyez en vue autre : Vous estes bien-heureux si vous souffrez pour mon nom. Ainsi ont fait les gens de bien , ainsi le maistre. Ce n'est pas raison que le seruîteur et le disciple en ayent meilleur compte. Le troisiesme est de ne s'enfuyr, ny endurer, ou attendre le coup, mais de s'en faire à croire par voye de faict , de s'esleuer auec armes. Où est-il escrit ? que toute la Sorbonne me le monstre si elle peut. Or il est aisé de monstrer le contraire. Nabuchodonosor et Caesar , outre qu'ils estoîent tous deux idolâtres, ils n'estoient point vrays et légitimes Rois par la voye ordinaire, mais estrangers, vsurpateurs : qui par force d'armes auoient empiété et enuahy le pays d'Israël, Roy de faict , et non de droict : toutesfois il est commandé d'obeyr à Nabuchodonosor. Et en lereinie 27 sont appeliez faux Prophètes , tous ceux qui vouloient persuader au peuple de luy obeyr. Et est commandé par nostre

Sauueur de rendre k César ce qui est à luy. Et S. Paul appella à César , qui esloît Néron , le plus meschant et malheureux qui îamaîs nasquit de femme. Tout cela est bien loin de se rebeller. Les exemples susdits de lulîan TÂpostat, et autres Empereurs hérétiques aussi monstrent bien le contraire. Il est permis de n^obeyr pas , et ce eh vn certain cas seulement , mais se rebeller et vser de voyes de faict iamais. Entre n'obeyr pas, et guerroyer contre, il y a vn bien grand païs, comme entre obmission, et commisision , entre Tenfant qui n^obeyst pas à son père qui luy commande de tuer sa mère , et Tenfant qui veut coupper la gorge à son père , et le persécute à outrance. O excellence de TEuangille! O pureté de la Doctrine Chrestienne ! qui nous donne vn si bon et doux tempérament en des extremitez si pressantes et désespérées , vn expédient si propre, que tout se sauue sans violence, tant contraire à la charité de mansuétude Chrestienne. Il n'y a point d^antinomie en l'Euangile : Les commandemens d^obeyr à Dieu , ne résister au souuerain, ne s'entr'empescher pour Dieu et le Roy , sont-ils contraires ? le deuoir et la force se heurtent ils? il y a bon remède, qui est en la main d' vn chacun , sans rien rompre. Es tu foible de reins ? va t'en, retire toy : la terre est au Seigneur, Ton se va bien promener pour plus légères causes : fay place à Tire , à la force , et sauue toy auec Dieu. As lu bon çQBur? iamais chose ne vient plus à propos, fay sacri-

fice à Dieu de tout ce que tu as, et de toy-mesoies. Fay d'vne pierre deux coups , voire trois ; haste toy de payer le tribut k nature, ensemble pour ta dernière main , fay vn notable seruice à Dieu , et vn très grand profit et perpétuel pour toy. Voyla la doctrine du Fils de Dieu. Or sus donc ie le trenche plus court que tous les autres qui disputant, nient , excusent, conniuent, iustifient, et plaident au long, ie dis en un mot. Quand bien tout ce que la Ligue dit seroit vray , ce que non, et encores pis que tout cela : si est-ce que iamais pour quelque cause que ce sôit, il n'est permis ny loisible d'vser de voye de faict contre son Souverain , ains c'est chose meschante, maudite, et pernicieuse. Maintenant quelle seuerité en leur conscience peuuent auoir tous ceux de la Ligue , d'estre ainsi furieux contre leur Roy , vray , naturel , et légitime : quand bien il seroit tout tel qu'ils le dépeignent ? le dis donc qu'il n'y a point de Paradis pour ceux qui sont contre le Roy , et mourant en cet estât , quand il n'y auroit autre chose à redire en eux, ils emportent auec eux leur condamnation : et pour le surpois et engregement dHcelle, ils' participent à tons lesmeiu'tres , trahisons, volleries, scandales, et meschanceter- qui se commettent de toutes parts, dont ils sont cause.

àMi*»»»m^»»mM»m» H^mmmmmmm»mmi^mmff^/y ^ ^^f^/yf/^f^ff/f/ffyf i y^l^ f g^l^f^f^ f iy ^ fy ^l^f^ f^l^l ^ fy^iy^^

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