‹ De la sagesse: trois livres (volume 2)Chapitre 165 sur 170 · CONTENANT · texte numérisé non relu

CONTENANT

Que les fautes qui se commettent au /ait de la Religion , sont celles qui sont moins senties , et plus tard et malaisément corrigées et guaries , et que les plus grandes viennent de n'estimer et ne cognoistre pas Dieu comme il faut, *

MoNSElGNEVR,cesont deux mots entr'autres que ie dis volontiers en public et priué, quand ie veux noter la fourbe, l'hypocrisie, et fausseté qui se commet communément en la Religion par les faux Reli-" gieux , desquels le gros de ce monde est composé : L'vn qu^il n'y a fautes en aucun suiet qui soient moins senties, et qui plus tard et mal aisément se corrigent et guarissent, que celles qui se commettent au fait de

"^ Cette épttre parait avoir été destinée par Charron à servir de préface ou d'introduction, soit à son livre des Trois Vérités, soit à son recueil de Discours chrétiens. Mais il ne put l'achever, comme on le verra par quelques lignes que Fancien éditeur de ses Œuvres avait placées à la fin, et que fai conservées.

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la Religion. le parle îcy en gênerai. Le monde n^est gueres ou point capable d^amendement , et ne quitte qu'enuy et comme par force , ce à quoy il a vne fois mordu en cestuy tant noble suîet , moins qu'en tout autre. C'est ou les remonstrances et reformations sont dangereuses et suspectes , et ceux qui les entreprennent courent fortune. Combien de choses y a il (sans le présent pénétrer plus auant) que l'Eglise n'approuue aucunement ? Mulia enim iolerat Ecclesiœ quœ non probat , que l'ignorance , l'auarice , le zèle indiscret, ont introduittes, ou bien sont encores des restes du Paganisme , d'où l'on n'a peu du tout séparer les peuples, ausquellesi si l'on touche pour les blasmer, l'on crie incontinenr iïari9^ tant le peuple, c'est à dire , les esprits populaires de quelque robbe , profession , et condition qu'ils soient , est opiniastre à ce qu'il a vne fois pris a cœur , il est maistre de l'obseruation , et s'en veut faire croire; ils pensent qu'en leur ostant ces choses qu'ils ont accoustumé de ieunesse , que l'on leur enleue aussi quant et quant Dieu , et qu'ils demeurent à sec sans Religion. Dont il a semblé à plusieurs qu'il n'y faut aucunement toucher, mais laisser le Moustier où il est, comme ils parlent , laisser rouller le monde comme il a accoustumé, et se contenter d'en penser ce qui en est , que ce n'est- raison que les Sages se mettent en peine pour les fols opiniastres : Mundus vidt decipi , decipiaiur ; quisordescU, sordescat adhuc. Cette opinion me semble

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trop rude et eslongnee de charité , et y a comme en . toute chose vue médiocrité plus douce, qui est de ne forcer ny presser ; car il n'est loisible ny dit à tous , CompelUte intrare : mais tout simplement monstrer et proposer le meilleur, car il y a tousiours en ce grand nombre quelques vns capables et disposez à suiure en le leur monstrant seulement au doigt.

Suiuant cet aduis , M., ie viens à mon second mot, qui est que tous les mescontes et* fautes qui se commettent en la Religion , viennent et sourdent de ce que Ion n'estime pas assez Dieu , c'est à dire que Ton ne le cognoist pas. Religion est cognoistre et servir Dieu. Mais le second dépend et suit la condition du premier. Si Ion mescognoist Dieu , et que l'on le prenne pour autre qu'il n'est, comme fait la pluspart du monde, comment le pourra-on bien seruir , adorer , aimer , craindre , honorer , prier , inuoquer ? car toutes ces choses doiuent estre reuelees à la cognoissance : II faudra dire comme il faut à la pluspart du monde, Vos nesciiis quiadoratis. Or c'est icy le lieu de s'escrier, où est celuy qui cognoist Dieu , ie dis qui s'essaye et s'estudie à le cognoistre ! l'on se peine à le seruir et non à le cognoistre , qui doit marcher le premier , et le seruent sans le cognoistre , c'est pourquoy y a grand danger qu'ils perdent leur peine , et ne leur en sçait-on ny gré ny * grâce. O que si Ion prenoit autant de peine à bien cognoistre , que Ion en prend à le seruir tellement

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quellement et fort souuent mal , la belle chose ! Mais à cela II faut Pesprit tout entier , pur et subtil , et à cecy Ton ny fournit g^ere que le corps , quelles pensées et imaginations ie vous prie a Ton de la diuinité? Combien viles, lasches , basses, chetiues, et indignes ? Mais on ne le guide pas ainsi , ny Ton ne le sent pas, et comme ils Timaginent, de mesmes ils en parlent , et le seruent, car on ne peut autrement, comme a esté dit , donc c^est par là qu^on le cognoist , et qu'on les conuainq de ce qu'ils en pensent et en croyent. Or escoutons tout le monde parler de Dieu, ne diroit-on pas que c'est de quelque petit luge de village ? Regardons /:omme ils le cernent , comme ils le traittent et agissent auec luy , tant en public qu'en priué. Certes vn homme d'honneur et de qualité s'en sentiroit intéressé ' , s'il pouuoit receuoir offense d'autruy ( car c'est le priuilege du Sage de ne pouuoir estre blessé); et certes il y auroit bien à penser et à douter si Dieu prenoit plaisir en ces gens icy , et en leur seruice , comme ils cuident , de quel naturel, il deuroit estre. le ne puis croire qu'euxmesmes voulussent estre ainsi traittez et semis en leur petit fait. Les vns Timaginent seuere , cruel , prompt à courroux, difficile à s'appaiser, chagrin, exact, guettant les gens au pas, les prenant au leué,

■ On trouve cette phrase , et à-peu-près toutes ces mêmes idées dans le Discours sur la cognoissance de Dieu* — Voyez ci-dessus, pa^ 345.

dont ils le redoutent, s'en deffient, tremblent , demeurent transis , ne pouuans bien s'en asseurer : les autres , ou bien ceux - là mesmes vn autrefois le croyent indulgent, facile , bonasse , sommeillant, et ne soignant les choses que laschement. 'Aussi se portent-ils enuers luy assez nonchalamment, les vns doutent s'il pourra ou voudra, ou sçaura bien. Pour pratiquer et gaignier sa bonne grâce, ils tiennent diuerses voyes , les vns s'y portent comme enuers vn lasche , foible , efféminé , le pensent contenter de mines, le flattent, caressent, mignardent auec des contenances et belles paroles , qu'ils font et disent sans autrement auoir le cœur pensant que cela vaut , comme il est nécessaire aussi de soy , et paye ex opère operalOy et qu'au rebours la bonne pensée seule ne seruiroit de rien : car elle n'apparoist pas, seroit trop sombre et sans bruit et esclat; s'il n'y a du remuement, nostre cas ne vaut rien, ce nous semble , seruans ainsi Scenœ, et non Deo, Tant peu y a il de seruiteurs cordiaux en esprit et vérité , dont Dieu les cherche , Pater taies quœnt , à cause de leur rareté. Les autres font à bon escient, et comme s'ils estoieat en colère se tuent iour et nuict pour esmouuoir et addoucir leplus dur et acéré cœur , sauf que souuent ce n'est pas tout ce que Ion en veut faire croire , car la Religion est le vray champ de l'hypocrisie. Aucuns entrent en marché et en composition auec luy , les autres le pensent gratifier et fort obliger, d'autres

encores entreprennent de desguîser, sophistiquer, et faire des fins, tous luy demandent et pressent de choses qu^îls auroient honte d^en parler k vn homme d'honneur , voîre à leur amy , des partîs contraires , et ennemis , chacun le prie à sa faneur et profit, et au desauantage de sa partie; ils croiront bien d^vn homme graueetbien sage, qu'il est tousiourslemesme, ferme, constant, vniforme , qu'il ne s'esmeut et ne se change pour aucune chose qui tempeste à l'entour de luy, inflexible aux larmes, supplications, presens, menées, submissions, tourmens, tousiours se portant droict selon la Loy et la Religion , mais de Dieu ne le veulent pas croire. Bref au lieu d'aller et monter à Dieu pour le cognoistre ils le raualent , le font venir et s'accommoder à eux , au lieu de despouiller de toute conception et imagination charnelle et basse, se purifier, subtiliser et esleuer pour auoir accez à la dluinité , ils la coiffent , l'affeublent , et inuestissent de leurs passions et affectons propres , et chacun à sa guise la grossissent , et corporalisent , afin de l'approcher d'eux-mesraes.

A la mienne volonté que tous tels Chrestiens qu'ils sont , voulussent bien remarquer et rémascher le beau et sainct dire de quelques Sages bien que non Chrestiens : Qu'il faut penser et parler deDieu peu et s obrement, et ce pudiquement, craintiuement, vergongneusement , et celuy de ce grand Chrestien ,Pere, P asteur, et Martyr, qui raisonne les premiers , quMlest

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tres-dangereux de parler beaucoup de Dieu encores que Ton dlsevray ; car s'ils n'en parloient pas , ny ne se mesleroient de seruîr ainsi promiscuëment, indifféremment, légèrement, et vainement, ny ne resoudroient si affirmatiuement et audaiûeusement de la diuinité, de la nature et des œuures de Dieu; yiolans ainsi par tout sa Majesté. Car cette tant lasche , et facile fréquence d'en parler est dVne part vne espèce de prophanation et mespris. Cette audacieuse et présomptueuse affirmation est vne sorte de blasphème, la craintiue , humble et chaste sobriété est vn moyen propre de profiter en cette cognoissance.

l'ay dit cecy tout franchement, tant à cause du suject queie traitte en ce liure qui est de la diuiuité, sa cognoissance , ses proprietez , et perfections, sa prouidence, afin que ce fust vn aduertissement et preparatif à la lecture d'iceluy , que à cause de vous , Monseigneur, qui hayssez toute superstition, bigotterie , hypocrisie , et mocquerîe de Dieu, et desirez que le vray , cordial et' sefîeux seruice soit remis , souhait digne d'vn grand Prélat comme vous , mais fort peu en sont capables. C'est vne honte en la Chrestienté qu'estant la plus noble , la plus haute, plus diaine créance du monde , et la plus aduantageuseà l'homme, ils s'y soient meslez et fourrez tant de deguisemens, de petites fantaisies humaines, populaires et particulières, au preludice de sa pureté et simplicité première et naïfue. C'est que Ion veut trop

plaire au peuple : Il seroit expédient que ceux qui parlent à luy en public et en priué luy înculcassent bien ces choses : Mais voicj le mal, ayant eux-mesmes pour la pluspart Tesprit de mesmes, populaire et foible, ils le fomentent et Tentretiennent en cela. ...

Cette Epistre est demeurée imparfaite , et n'a esté paracheuee , parce que VAutheur d'iceUe mourut subitement en la rué de sainct lean de Beauçais , d'une apo- ' ple^ie de sang qui le suffoqua, le Dimanche i6 Novembre i6o3.

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