LIVRE m, CHAPITRE XI
abominable , et n^y faut autre chose pour s'en garder : aussi, bien mériter d'autruy, est beau et noble, et ne faut autre chose pour s'y eschauffer. Et en un mot, ce n'est pas bien &ire, si Ton regarde à la pareille, c'est traffiquer et mettre à proffit, non est benefuium quodin quastum mittitur ^^. Il ne faut pas confondre et mesler des actions tant diverses, demus be-^ nefida , non fœneremus ^^. Tels méritent bien d'estre trompés qui s'y attendent : dignus est decipi, qui de redpiendo cogitaret^ cum daret^^. Celle n'est femme de bien, qui pour mieux rappeller et reschauffer, ou par craincte, refuse :
Qaae quia non licoit non dédît , ipsa dédît ^.
Aussi ne mérite celuy qui faict bien, pour le r'avoir» Les grâces sont vierges, sans espérance de retour, dict Hésiode.
Bien faire à la façon que désire et qui vient à gré à
^ ce On ne peut appeler bienfait, ce qui est donné avec espoir de gain. » — Senec. de Benef, L. IV, c. xiv, initia»
^ €€ Donnons , en vrais bienfaiteurs ; ne prêtons pas à usure. » — Senec» ibid. L. I , c. I.
^ « Il mérite d'être déçu dans son espoir, celui qui , en donnant , comptait bien qu'on lui rendrait, m — Id. ibid.
^ « Elle a tout donné , celle qui ne refuse que parce qu'il ne lui est pas possible d'accorder. » — Ovid. Amor, L. III , élég. IV, V. 4« — Voici le vers tel qu'on le lit dans Ovide : Quœ, guianoniiceat, non/adt, iUafaciL
|8 OË LA îSAGESSE,
celuy qui reçoit, affin qu'il cognoisse et sente que c'est vrayement à luy que Ton Ta faict. Surquoy est à sçavoir qu'il y a doubles bienfaicts : les uas sont honnorables à celuy qui les reçoit , dont ils se doibvent faire en public : les autres utiles, qui secourent à l'indigence , foinlesse , honte , et autre nécessité du recevant. Ceux-cy se doibvent faire secrettement , voîre s'il est besoing que celuy seul le sçache qui le reçoit : et s'il sert au recevant d'ignorer d'où le bien vient (pource que peut-estre il est touché de honte, qui l'eropeseheroit de prendre , encores qu'il en eust besoing), il est bon et expédient de luy celer, et luy faire couler le bien et secours par soubs main. C'est assez que le bienfacteur le sçache , et sa conscience luy serve de tesmoîn, qui en vaut mille.
Sans lésion ou ofiense d^autruy , et sans préjudice de la justice : bien faire sans mal faire : donner à l'un aux dcspens de l'autre , c'est sacrifier le fils en la présence du père, dict le sage ^^
£t prudemment : l'on est quelques fois bien empesché à respondre aux demandes et prières , à les accorder ou refuser. Cette difficulté vient du mauvais naturel de l'homme, meàmement du demandeur, qui se fasche par trop de souffrir un refus , tant juste soitil et tant doux. C'est pourquoy aucuns accordent et promettent tout, tesmoignage de foiblesse, voire ne
^ Ecclésiastique, c. xxxiv, jjr, 34-