LIVRE m, CHAPITRE XI
cy, selon l^mstmction des sages. Premièrement h qui? ^ tons .''II semble que bien faire aux meschans et indignes , c^est faire tout en un coup plusieurs fautes ; cela donne mauvais nom au donneur, entretient et eschanfie la malice , rend ce qui appartient à la vertu et au mérite, comme aussi au vice. Certes les grâces libres et fevorables ne sont deues qu'aux bons et dignes : mais en la nécessité et en la généralité , tout est commun. En ces deux cas les meschans et ingrats y ont part, s'ils sont en nécessité, ou bien s'ils sont tellement meslës avec les bons, que les uns n'en puissent avoir sans les autres. « Car il vaut mieux bien faire aux indignes, à cause des bons, que d'en priver les bons à cause des meschans. Ainsi faict Dieu du bien k tous, pleuvant et eslanceant ses rayons indifféremment '^. » Mais ses dons spéciaux , il ne les donne qn*à ceux qu'il a choisis pour siens : non est bonum sumere panem fiUorum et projicere canibus^^. — Multian refert utriim aliquem non excludas, an eUgas^^, Au besoing donc, en l'affliction et nécessité, il faut
'9 Tout cela est pris dans Sénèque , de Benefic, L. IV, c. XXVIII.
'^ « Il n'est pas juste de prendre le pain àts enfans , et de le jeter aux chiens. * — St.-Mathîeu , ëv. c. xv, f, 26.
*' <c II importe beaucoup d'examiner qui vous excluez de :vos InenÊdts , etJi qui vous les accordez. « — Senec de Benefic. L. IV, €• xxvin.
bien faire à tous, hominibus prodesse naturajùbeL Ubi" cwnque homini beneficio locus **. Nature et rhumanîté nous apprend de regarder et nous prester à ceux qui nous tendent les bras , et non à ceux qui nous tournent le dos ; à ceux plnstost à qui nous pouvons faire du bien , qu'à ceux qui nous en peuvent faire. Cest générosité , se mettre du party battu de la fortune , pour secourir les affligés, et soustraire autant de matière à l'orgueil et impétuosité du victorieux , comme fit Chelonis, fille et femme de roy , laquelle ayant son père et son'mary mal ensemble, lorsque le mary eust le dessus contre son père, fit la bonne fille, suivant et servant son père par-tout en ses afflictions : puis venant la chance à tourner , et son père estant le maistre, se tourna du costé de son mary, Taccompagnant
en toutes ses traverses '^.
£n second lieu, il faut bien faire volontiers et gayement, non ex tristitiâ aut necessiiate; hilarein datorem diligii Deus ^^ : -^ bis est graium , quod opus est si ultrb offeras ^^ : sans se laisser prier ny presser, autrement
G^est la nature qui ordonne aux hommes de s^entraîder. Partout où il existe un homme , il y a place à un bienfait. ^— * Senec. de vitâ beatâ. c. xxiv.
'^ Voyez Plutarquc , vie S Agis et de Cléomènes, c. v.
^ K Non avec chagrin , ni par force ; car Dieu aime celuiqui donne avec joie. » — S. -Paul, ad Corinth, epist ii , c. ix , f, 7.
'^ ce C'est obliger doublement que d'obliger de bonne grâce, w — Publius Syrus.
LIVRÉ m, CîaAPltftÉ XI. ^5
te ne sera point agréable : nemo lubenier débet çuod non accèpit, sed expressif ^^. Ce qui est accordé à forte de prières est bien chèrement vendu; non tuUt gratis, qui accepit rogans; imo nihil charius emitur quàm quod precSfus^''. Celuj qui prie s^humilîe, se confesse înferieui', couvre son visage de honte , honore grandement celuy qu'il prie : dont disoit Gesar , Stprès s'estre desfalt de Pompée, qu'il ne prestoit plus volontiers Voreille, et ne se plaisoit tant en aucune chose, que d'estre prié, et à ces fins donnoit espérance à tous, voire aux eVinemys, qu'ils obtiendroient tout ce qu'ils demanderoient. Les grâces sont vestues de robbes transparentes et desceîntes, libres et non contrainctes. Tost et promptement : cettui-cy semble despendre du précèdent, les bienfaicts s'estiment au pris de la volonté. Or qui demeure long-temps à secourir et don* ner, semble avoir esté long- temps sans le vouloir, (fui tarde fecit, diîi notait ^". Comme au rebours là promptitude redouble le bienfaict , bis dat, qui céleri-^ ter^^. La neutralité et l'amusement qui se faict icy n'est approuvé de personne que des afiVonteurs. Il
*^ « A peine on croit devoir de la reconnaissance pour un bien&it que l'on a plutôt arraché que reçu, n, — Senec. de Senefic» L. I , c. I.
'7 Id. ibid. L. II , ci. — La traduction précède la citation.
** Id. ibid. L. I, ci. — La traduction précède. •
*9 Publius Syrus. — La traduction précède.
4é D£ LA SAGESSE,
faut user de diligence en tout cas. 11 y a donc icy cinq manières de procéder, dont les trois sont réprouvées, refuser et tard, c'est double injure : refuser tost et donner tard sont presque tout un : et y en a qui s'offenseroient moins de prompt refus, miniis decipitur, eut negalur celeiiier ^®. Cest donc le bon de donner tost ; mais Pexcellent est d^anticiper la demande , deviner la nécessité et le désir ^'.
Sans espérance de reddition : c'est où gist principalement la force et vertu du bienfaict. Sî c'est vertu, elle n'est point mercenaire, tune est virtm dore benefieia non reditura ^^. Le bienfaict est moins richement assigné, où y a rétrogradation et reflexion : mais quand il n'y a point de lieu de revanche, voire l'on ne sçait d'où vient le bien , là le bienfaict est justement en son lustre. Si l'on regarde à la pareille, l'on donnera tard et à peu. Or il vaut beaucoup mieux renoncer à toute pareille, que laisser à bien faire et mériter : cherchant ce .payement estranger et accidentai , l'on se prive du naturel et vray, qui est la joye et gratification interne d'avoir bien faict. Aussi ne faut-\l estre prié deux fois d'une mesme chose : faire injure est de soy vilain et
^ a Celui-là est moins trompé, qui éprouve un promp refus. » — Publîus Syrus.
^* Dwinanda cujusque voluntas, Senec. de Benef. L. Il,
c. II.
^"^ Senec. dR Benef. L. I , ci. — La traduction est dans la première phrase du paragraphe.