‹ De la sagesse: trois livres (volume 2)Chapitre 51 sur 170 · LIVRE III, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XIV

neste homme pour ce seulement qu^il a estudié, la descrient comme chose qui semble heurter aucunement la noblesse. En quoy ils monstrent bien ce qu^ils sont, mal nays, mal sensés et vrajement ignorans de la vertu et de Phonneur : aussi le monstrent-ils bien en leurs deportemens , lasche oysiveté , impertinence et insuffisance , en leurs insolences et vanités , et en leur barbarie.

Pour enseigner les autres et descouvrir la faulte qui est en tout cecy, il faut monstrer deux choses; l'une, que la science et la sagesse sont choses fort différentes, et que la sagesse vaut mieux que toute la science du monde, comme le ciel vaut mieux que toute la terre, et For que le fer; l'autre, que non seulement elles sont fort différentes, mais qu'elles ne vont presque jamais ensemble, qu'elles s'entrempeschent l'une l'autre ordinairement ; qui est fort sçavant n'est gueres sage, et qui est sage n'est pas sçavant. Il y a bien quelques exceptions en cecy, mais elles sont bien rares. Ce sont des grandes âmes, riches, heureuses : il y en a eu en l'antiquité, mais il ne s'en trouve presque plus.

Pour ce faire il faut premièrement sçavoir que c'est que science et sagesse. Science est un grand amas et provision du bien d'autruy ; c'est un soigneux recueil de ce que l'on a vu , ouy dire et lu aux livres, c'est à dire de beaux dicts et faicts' des grands personnages qui ont esté en toutes nations. Or le gardoir et le

magazîn où demeure et se garde cette grande provision, l'estiiv de la science et des biens acquis, est la mémoire. Qui a bonne mémoire , il ne tient qu'à luy qu'il n'est sçavanl, car il en a^le moyen. La sagesse est un maniement doux et reiglë de l'ame : celuy-là est sage qui se conduict en ses désirs , pensées , opinions, paroles, faicts, reiglemens , avec mesure et proportion. Bref, en un mot, la sagesse est la reigle de' Tame ; et celuy qui manie cette reigle , c'est le jugement qui voit, juge, estime toutes choses, les arrange comme il faut, rend à chascun ce qui luy appartient. Voyons maintenant leurs différences, et de combien la sagesse vaut mieux ^^.

La science est un petit et stérile bien au prix de la sagesse; car non seulement elle n'est point nécessaire, car des trois parties du monde les deux et plus s'en passent bien ; mais encores elle^est peu utile et sert à peu de choses. Elle ne sert point à la vie : combien de gens riches et povres, grands et petits, vivent plaisamment et heureusement sans avoir ouy parler de science! Il y a bien d'autres choses plus utiles au service de la vie et société humaine , comme l'honneur, la gloire, la noblesse, la dignité, qui toutesfois ne sont nécessaires. 2. Ny aux choses naturelles, les-

^ La question que Charron examine dans les cinq paragraphes suivans , est discutée par Puffeudorf,^ Droit de la na-^ iure et des gens ^ L. II, c. iv. §. i3.

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