LIVRE III, CHAPITRE XIV
quelles l'îgnorant faîct aussi bien que le sçavant ; la nature est à cela suffisante maistresse. 3. Ny à la preudehommie , et à nous rendre meilleurs, paucis est opus literis ad bonam mentem^^ ; plustost elle y empesche^^ Qui voudra bien regarder trouvera non seulement plus de gens de bien, mais encores de plus excellens en toutes sortes de vertus, ignorans que sçavans, tesmoin Rome, qui a esté plus prude *^^, encores jeune et ignorante, que la vieille, fine et sçavante : simplex iUa et aperta virtus in obscuram et solertem scien-
^ « Pour avoir un très-bon jugement, il n'est pas besoin d'être très-savant dans les lettres. » Senec. EpisU cvi , in fine.
^ Ici Charron exagère. Tout ce qu'il dît ne porte que contre les faux savans ; et , comme le docte Pufifendorf l'a trèsbien reconnu , « Les défauts personnels de ceux qui enseignent , et la mauvaise manière dont ils s'y prennent à étudier les sciences , et à instruire les autres , ne doivent pas rejaillir
sur les sciences mêmes Qui doute qu'un beau naturel ,
cultivé par des connaissances solides , ne soit beaucoup plus propre aux affaires de la vie, que s'il avait été abandonné à lui-même ? Ceux de Mytilène avaient bien compris cela ; car dans le tems qu'ils tenaient l'empire de la mer , ils ne trouvèrent de plus grande punition, ni de moyen plus propre à af&iblir leurs alliés qui s'étaient révoltés contre eux , que de leur défendre de (aire étudier leurs en&ns. (Voyez Elien, Far. hisU L. VII, cap. xv,). » — Pufîendorf, Broit de la nature et des gens , L. Il , c. iv. §. i3.
•38 Plug prudente , plus sage.
c)o DE LA SAGESSE,
iiofn versa est ^^. La science ne sert qu'à inventer finesses, subtilités, artifices, et toutes choses ennemyes d'innocence, laquelle loge volontiers avec la simplicité et l'ignorance. L'athéisme, les erreurs, les sectes et troubles du monde sont sortis de l'ordre des sçavans^*. La première tentation du diable, dict la bible, et le commencement de tout mal et de la ruyne du genre humain, a esté l'opinion, le désir et envie de science, eritis sicut DU scientes bonum et malum ^\ Les Serenes*^^, pour piper et attraper Ulysses en leurs filets, luy oflfrent en don la science, et St.-Paul advertit de s'en donner garde, ne ({ms vos seducat per philosophiam^^. Un des plus sçavans qui a esté^"^, parle de la science comme de chose non seulement vaine, mais encores nuisible, pénible et fascheuse. Bref la science nous peut rendre plus humains et courtois , mais non plus gens de bien. 4. Ne sert de
^ « La simple et franche vertu a été changée en une obscure et subtile science. » — Senec. Epist, xcv.
^" Il faut lire sur ce sujet un beau passage de Bayle,
Rem. H. de Tarticle Stancarus, Il y répond solidement à rob-
jection de Charron. Voyez aussi l'article Takiddin , Rem. A.
X 4i <c Vous serez comme des dieux connaissant le bien et le
mal ». — Genès^ ch. m, ;^. 5.
*** Les Sirènes.'
4^ a Prenez garde que quelqu'un ne vous séduise par la philosophie. » — St.-Paul aux Colossiens , c. 11 , ;^. 8.
^ Salomon en son Ecoles,