LIVRE m, CHAPITRE XIV
que Bratus et Cassius sont autheurs de la mort de César, c'est le moindre : mais je veux qu'il leur fasse le procès , et qu'il juge s'ils ont bien faict en cela : s'ils ont bien ou mal mérité du public, s'ils s'y sont portes avec prudence, justice, vaillance, en quoy ils ont bien et mal faict. Finalement et généralement il faut requérir en tous ses propos , demandes , responses, la pertinence, l'ordre, la vérité, œuvre du jugement et de la conscience. En ces choses ne luy faut quitter ou dissimuler aucunement , mais le presser et tenir subject.
Secondement il doibt le duyre *^^ et façonner à une konneste curiosité de sçavoir tout, par laquelle premièrement il aye les yeux par-tout à considérer tout ce qui se dira , faira et remuera à Tentour de luy, et ne laisser rien passer qu'il ne juge et repasse en son esprit; puis, qu'il s'enquiere tout doucement des autres choses, tant du droict que du faict. Qui ne demande rien ne sçait rien, dict-on : qui ne remue son esprit il s'enrouille et demeure sot ; et de tout il doibt Caire son proffit , l'appliquer à soy, en prendre advis et conseil , tant sur le passé pour ressentir les Êiultes qu'il a faict , que pour l'advenir affin de se reigler et s^assagir. Il ne faut pas laisser les en&ns seuls resver, s^endormir, s^ entretenir : car n'ayant la suffisance de &e fournir matière belle et digne , ils se paistront de
*^°he former.
iio DE LA SAGESSE,
vanité : il les faut embesongner et tenir en haleine, et leur engendrer cette curiosité qui les pique et reveille : laquelle telle que dict est, ne sera ny vaine en soj, ny importune à autruy.
Il doibt aussi luy former et mouler son esprit au modèle et patron gênerai du monde et de la nature, le rendre universel, c'est à dire, luy représenter en toutes choses la face universelle de nature, que tout le monde soit son livre, que de quelque sub)ect que Ton parle, il jette sa veue et sa pensée sur toute l'estendue du monde, sur tant de façons et d'opinions différentes qui ont esté et sont au monde sur ce subject *'. Les plus belles âmes et les plus nobles sont les plus universelles et plus libres : par ce moyen Tesprît se roidist, apprend à ne s'estonner de rien, se forme à la resolution, fermeté, constance. Bref il n^admire plus rien, qui est le plus haut et dernier poinct de sagesse : car quoy qu'il advienne et que l'on luy dise, il trouve qu'il n'y a rien de nouveau et d'estrange au monde , que la condition humaine est capable de toutes choses, qu'il s'en sont bien passé d'autres , et s'en passent encores ailleurs de plus vertes, plus grandes. C'est en ce sens que Socrates le sage se disoit citoyen du monde. Au contraire il n'y a chose qui abastardisse et asservisse plus un esprit , que ne luy faire gouster et sentir qu'une certaine opinion.
*' Voyez le chap. ii du L, II.