‹ De la sagesse: trois livres (volume 2)Chapitre 91 sur 170 · LIVRE III, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XIX

sent à lutter, affin que leur jeunesse le sçeust par nature et non par art. Nous tenons pour hardy et généreux de combattre avec le lîon, Tours, le sanglier, qui y vont selon la seule nature, mais non avec les mouches guespes , car elles usent de finesse. Alexandre ne vouloit point jouer aux olympiques , disant que la partie seroit mal faicte , pource qu'un particulier y pourroît vaincre , et un roy y estre vaincu. Aussi n'est-îl bienséant qu'un homme d'honneur se fonde et mette là preuve de sa valeur en chose en laquelle un poltron apprins en l'eschole peut gagner. Car telle victoire ne vient de la vertu ny du courage , mais de quelque soupplesse et mouvemens artificiels, esquels les plus vilains feront ce qu'un vaillant ne sçauroit ny ne se soucieroit de faire. L'escrime est un tour d'art, qui peut tomber en personnes lasches et de néant. Et combien de vaut-neans par les villes, et de coquins tous prests à faire à coups d'espée et à se battre, s'ils voyoient l'ennemy, ils s'enfuiroient ! Autant en est-il de ce qui se faict par longue habitude et accoustumance, comme les couvreurs, basteleurs, mariniers , qui feront choses hasardeuses plus hardiment que les plus vaillans, y estant duicts et stilés de jeunesse.

Finalement ceux qui ne gardant pas assez le motif et ressort des actions, attribuent faulseraent à la vaillance et vertu ce qui appartient et part de quelque passion ou interest particulier. Car comme ce n'est

i58 DE LA SAGESSE,

proprement vertu ny justice d'estre loyal et officieux à Tendroict de ceux que Ton ayme particulièrement, ny tempérance de s'abstenir de Taccoînctance voluptueuse de sa sœur ou de sa fdle, ny libéralité à Fendroîct de sa femme et enfans , aussi n'est-ce vrayement vaillance de s'exposer aux dangers pour son interest et satisfaction privée et particulière. Parquoy si c^est par avarice comme les espions, pionniers, traistres , marchands sur mer, soldats mercenaires; si par ambition et pour la réputation , pour estre veus et estimés vaillans, comme la plus part de nos gens de guerre , qui disent tout naïfvement en y allant que s^ils y pensoient laisser la vie, ils n'iroient point; si par ennuy de vivrc^ en peine et douleur, comme le soldat d'Antigonus , qui, travaillant et vivant en peine à cause d'une fistule , estoit Hardy et s'eslançoit aux dangers , estant guary les fuyoit ^; si pour fuyr honte, captivité, ou quelque autre mal; si par foreur et bouillon de cholcre ; bref si par passion ou considération particulière, comme Ajax, Catilina ; ce n'est vaillance ny vertu. Sicut non maifyrem pœna, sic née fortem pugna^ sed causa facit ^

^ Voyez Plutarque , Vie de Pélopidas , c. i.

7 « Comme ce n^est point le supplice qui fait le martyr , de même ce n'est point le combat , maïs la cause du combat qui fait un brave ». — Tertullien.— On trouve la même pensée dans S. Augustin , Contra Crescom, c. IV. On y lit : ChrisU

Page 1