LIVRE II, CHAPITRE VIII. igS
à la dérobée et comme insensiblement , son authorité , par un petit, doux et^ humble commencement; l'ayant rassis et estably par Fayde du temps , elle descouvre puis un furieux et tyrannique visage , contre lequel 11 n'y a plus de liberté ny puissance de hausser seulement les yeux; elle prend son authorité de la possession et de l'usage , elle grossit et s'annoblit en rouUant comme les rivières ; il est dangereux de la ramener à sa naissance.
La loy et la coustume establlssent leur authorité bien diversement, la coustume peu à peu, avec un long temps, doucement et sans force, d'un consentement commun de tous , ou de la plus part , et a son autheur le peuple. Laloy sort en un moment avec authorité et puissance , et prend sa vigueur de qui a puissance de commander a tous , et souvent contre le gré des subjects ; dont quelqu'un la compare au tyran, et la coustume au roy. Dadvantage la coustume ne porte loyer *^ ny peine : la loy porte tous les deux , pour le moins la peine : toutesfoîs elles se peuvent bien mutuellement prester la main , et aussi s'entre-destruire. Car la coustume qui n'est qu'en souffrance, emologuée *^ par le souverain , sera asseurée : et la loy aussi affermit son authorité parla possession et l'usage; au contraire aussi la coustume sera cassée par une loy contraire , et la loy
"^^ Récompense.
•*5 Pour homplo^uée.
s'en ira à vau-Peau par souffrance de coustume contraire : mais ordinairement elles sont ensemble, c'est loy et coustume : les savans et spirituels la considèrent comme loy; les idiots et simples comme coustume.
C'est chose estrange de la diversité des loix etcoustumes qui sont au monde , et de l'extravagance d'aucunes. Il n'y a opinion ny imagination si bigearre *^, si forcenée , qui ne soit establie par loix ou coustumes en quelque lieu ^ Je suis content d'en reciter quelquesunes pour montrer à ceux qui font difficulté de le croire, jusques où va cette proposition, ne m'arrestant point à parler de ce qui est de la religion , qui est le subject où se trouvent de plus grandes estrangetés et impostures plus grossières : mais pource qu'il est hops le commerce des hommes , et que c'est proprement coustume , et où il est aysé d'estre trompé , je le laisseray. Voicy donc des plus remarquables en estrangeté : tuer par office de pieté ses parens en certain aage ^, et les manger : aux hosteleries , prester leurs enfans, femmes et filles à jouyr aux hostes en payant: bordeaux publics des masies : les vieillards prester leurs femmes à la jeunesse : les femmes estre communes : honneur aux femmes d'avoir accointé plusieurs
'^^ Si bizarre.
7 Voyez sur tout cela Montaigne, L. I, ch. xxil. Charron en a tiré tout ce qu'il rapporte dans ce paragraphe.
8 Comme jadis les Massagètes et le§ Indiens. Voy. Hérodote, L. I , chapitre dernier.