LIVRE II, CHAPITRE VIII
uQiqae de vërilë , justice , bienséance , la loy et coustume (le son pays. Que si on lui dict qu'ainsi en jugent et parlent les autres en leur rang, autant offensés de nos coustumes et façons comme nous des leurs , il tranche tout court à sa mode , que ce sont bestes et barbares , qui est tousjours dire mesme chose. Le sage est bien plus retenu , comme sera dict, il ne se haste point d'en juger , de peur de s'es-. chauder , et faire tort à son jugement : et de faict il y a plusieurs loix et coustumes, qui semblent du pre- f mier coup sauvages , inhumaines et contraires à toute bonne raison, que si elles estoyent sans passion et sainement considérées , si elles ne se trouvoyent du tout justes et bonnes , pour le moins ne seroyent-elles sans quelque raison et défense. Prenons-en quelquesunes pour exemple, les deux premières qu'avons dict qui semblent bien estre des plus estranges et esloignées du debvoir de pieté ; tuer ses parens en certain estât, et les manger '^. Ceux qui ont cette coustume la prennent pour tesmoignage de pieté et bonne affection , cherchant par-là premièrement à délivrer par pitié leurs parens vieux , et non-seulement du tout inutiles à soy et à autruy ; mais onéreux , languissans et menans vie pénible, douloureuse et ennuyeuse à soy et à autruy, pour les mettre en repos et à leur ayse : puis leur donnant la plus digne et louable sépulture ,
'« Fojrez Strabon,L. IV etL. XL
logeant en eux mesmes , et comme en leurs mouëlles, les coips de leurs pères et leurs reliques, les vivifiant aucunement, et régénérant par la transmutation en leur chair vive * ^ , par le moyen de la digestion et du nourrlssement. Ces raisons ne seront pas trop légères , à qui ne sera prévenu d'opinion contraire; et est aysë h considérer quelle cruauté et abomination c'eust esté à ces gens là de voir tant souffrir devant leurs yeux leurs parens en douleur et en langueur sans les secourir , et puis jetter leurs despouilles à la corruption de la terre, à la puantise et nourriture des vers, qui est tout le pire que Ton pourroit faire. Darius en fit Fessay *^; demandant à quelques Grecs, pour combien ils voudroient prendre la coustume des Indiens , de manger leurs pères trespassés , quirespondirent, pour rien du monde : et s' estant essayé de persuader aux Indiens de brusler les corps de leurs pères comme les Grecs , y trouva encore plus d'horreur et de dilficulté ^^. J'en adjousteray encores une autre, qui n'est que
'7 Cet usage des Massagèles semble teiiîr en effet à la croyance de la métempsycose, si généralement répandue encore dans TAsIe orientale.
'* Voyez Hérodote, L. III ,el Sextus-Empîricus, L. IIÏ, cap. XXIV.
'9 Hérodote qui nous apprend ce trait notable , le fait précéder de cette réflexion : « Si Ton donnait à tous les bommes la liberté de choisir les lois qu^ils jugeraient les meilleures, chaque peuple, après les avoir examinées toutes , choisirait les siennes ». L. Ili , ch. xxxviii.