‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 116 sur 245 · LIVJIE II, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVJIE II, CHAPITRE VIII

ne est capable de toutes choses. C'est laisser endormir et piper à la longue accoustumance , la veue de son esprit, et endurer que la prescription puisse *^* sur nostre jugement.

Finalement c'est Toffice de l'esprit généreux et de l'homme sage (que je tasche de peindre icy ) d'examiner toutes choses , considérer à part, et puis comparer ensemble toutes les loix et coustumes de l'univers qui luy viennent en cognoissance , et les juger ( non pour par là reigler l'obéissance comme a esté dict , mais pour exercer son office , puisqu'il a l'esprit pour cela ) , de bonne foy et sans passion , au niveau de la vérité, de la raison et nature universelle, à qui nous sommes premièrement obligés, sans le flatter et tacher son jugement de faulseté, et se contenter de rendre l'observance et obéissance à celles auxquelles nous sommes secondement et particulièrement obligés , et ainsi aucun n'aura de quoy se plaindre de nousl II adviendra quelques fois que nous ferons par une seconde particulière et municipale obligation ( obéissant aux loix et coustumes du pays ) ce qui est contre la première et plus ancienne , c'est à dire , la nature et raison universelle : mais nous luy satisfaisons tenant nostre jugement et nos opinions sainctes et justes selon elle. Car aussi nous n'avons rien nostre, et de

quoy nous puissions librement disposer que de cela ,

*^^ Ait pouvoir, exerce un drolti

le monde n'a que faire de nos pensées*, maïs le dehors est engagé au public , et luy en devons rendre compte ^^ : ainsi souvent nous ferons justement ce que justement nous n'approuvons pas : il n'y a remède , le monde est ainsi fait.

Après ces deux maîstresses, loy et coustume, vient la troisiesme, qui n'a pas moins d'authorité et puissance, à l'endroit de plusieurs, voire est encore plus rude et tyrannique à ceux qui s'y asservissent par trop. C'est la cérémonie du monde , qui , à vray dire , pour la plupart n'est que vanité; mais qui tient tel rang et usurpe telle authorité par la lascheté et corruption contagieuse du monde, que plusieurs pensent que la sagesse consiste à la garder et observer, et s'en rendent volontaires esclaves : tellement que pour ne la heurter, ils prejudicient à leur santé, commodité, affaires , liberté , conscience , qui est une très grande folie : c'est le mal et malheur de plusieurs courtisans, idolastres de la cérémonie. Or je veux que mon sage se garde bien de cette captivité; je ne veux pas que lourdement ou laschement il blesse la cérémonie, car il faut condonner quelque chose au monde, et tant que faire se peust au dehors se conformer à ce qui se praticque; mais je veux qu'il ne s'y oblige et ne s'y asservisse point, ains que d'une galante et généreuse

^^ Tout ce commencemeot de phrase est pris daiis Montaigne , L. I , ch. XXII.

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