‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 125 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE X. aay · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE X. aay

si Ton eust eschappë son destin : quand on double quel est le meilleur et le plus court chemin , il faut tenir le plus droit. Et aux mauvaises (desquelles il n'y a jamais choix) il faut éviter le plus vilain et injuste ^ : cette reigle est de conscience, et appartient à la preud^hommie. Mais savoir quel est le plus honneste, juste et utile, quel plus deshonneste , plus injuste et moins utile, il est souvent très difficile, et appartient à la prudence et suffisance. Il semble qu'en tels destroits , le plus seur et meilleur est de suy vre la nature, et juger celuy-là le plus juste et honneste, qui approche plus de la nature, celuy plus injuste et deshonneste qui est le plus esloigné de la nature. Aussi avons-nous dit que Toa doibt estre homme de bien par le ressort de la nature. Avant que sortir de ce propos , du choix et élection des choses , vuidons en deux petits mots cette question. D'où vient en nostre ame le choix de deux choses indifférentes et toutes pareilles? Les Stoïciens disent que c'est un maniement de l'ame extraordinaire, desreiglë, estran-* ger et téméraire : mais l'on peust dire que jamais deux choses ne se présentent à nous, où n'y aye quelque différence pour légère qu'elle soit ; et qu'il y a tousjours quelque chose en l'une qui nous touche etpousse au choix, encores que ce soit imperceptiblement, et que ne le puissions exprimer. Qui seroit également ba-

^ C'est à quoi revient ce mot ancien : minima de malifi.

lancé entre deux envies, jamais ne choisiroît, car tout choix et inclination porte inégalité *.

Un autre précepte en cette matière est de prendre advis et conseil d'autruy; car se croire et se fier en soy seul est très dangereux. Or icy sont requis deux advertissemens de prudence : l'un est au choix de ceux à qui^ l'on se doibt addresser pour avoir conseil ; car il y en a de qui plustost il se faut cacher et garder. Ils doibvent estre premièrement gens de bien et fidèles (c'est icy mesme chose), puis bien sensés et advîsés, sages, expérimentés. Ce sont les deux qualités de bons conseillers, preud'hommie et suffisance, l'on peust adjouster un troisîesme , qu'ils n'ayent ny leurs proches et intimes, aucun pai'ticulier interest en l'affaire; car encores que l'on puisse dire que cela ne les empeschera de bien conseiller, estant, comme dict est, preud'hommes ; je pourray répliquer qu'outre que cette tant grande , forte et philosophique preud'hommie, qui n'est" touchée de son propre interest, est bien rare ; encore est-ce grande imprudence de les mettre en cette peine et anxiété , et comme le doigt entre deux pierres. L'autre advertissement est de T>ien ouïr et recevoir les conseils, les prenant d'heure *^ sans attendre l'extrémité, avec jugement et douceur, aymant qu'on dise librement et firanchementla

^ Ceci est pris de Montaigne , L. II , ch. xiv. *9 A tems , à propos , à Theure convenable.

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