LIVRE II, CHAPITRE II
sages , spiritualis omnia dijudicat et a nemine judicaiur^ : le vray office de l'homme , son plus propre et plus naturel exercice , sa plus digne occupation est de juger. Pourquoy est-il homme discourant, raisonnant, entendant ? Pourquoy a-t-il l'esprit, pour faire, comme l'on dict, des chasteaux en Espagne, et se paistre de sottises et vanités , comme faict la pluspart du monde ? Quis unquam oculos ienebraruin causa habuit ? ^ Certes pour voir, entendre, juger toutes choses, dont il est bien nommé le syndic , le surintendant , le contrerooUeur de nature , du monde , des œuvres de Dieu : le vouloir priver de ce droit, c'est vouloir qu'il ne soit plus homme , mais beste ; le faire singulièrement, excellemment , c'est au sage : si ne juger point heurte le naturel simple et pfopre de l'homme , que sera-ce au sage qui est autant par dessus le commun des hommes, comme celuy du commun est par dessus les
bestes ® ? C'est donc merveille que tant de gens (je ne
^ ce L'homme spirituel juge de tout, et n^est jugé par personne ». St.-Paul , ép. l aux Corinth. ; chap. ii , v. i5.
^ « Est-ce pour vivre dans les ténèbres que nous avons des yeux » ? Sen. ep, 122.
^ Charron tombe ici dans une contradiction manifeste. Il élève thomme du commun au-dessus Aes bêtes ; et , dans son chapitre xxxv, L. I , page 2o5 , il égale les bétes à Thomme : il soutient qu^elles raisonnent , et leur accorde , pour ainsi dire , la prééminence sur Thomme en général. Je voudrais que ses sentimens fussent mieux liés, N*
dis les foîbles et idiots qui n'ont la faculté et le moyen de Pexercer) qui sont ou font les entendus et sufBsans, renoncent et se privent à escient de ce droit et authorîté si naturelle,. si juste, et si excellente; lesquels, sans rien examiner ny juger seukment, reçoivent, approuvent tout ce qui se présente, ou pource qu'il a beau semblant et belle apparence , ou pource qu'il est en vogue, en crédit, et observance commune, voire pensent qu'il ne soit pas permis d'en doubter ou Texaminer, s'abbestissans et degradans de cette façon , ils sont bien fiers et glorieux en d'autres choses , mais en cecy sont craintifs et ravalle's , qui toutesfois leur appartient si justement, et qui est avec tant de raisons. Puis qu'entre mille mensonges n'y a qu'une vérité, mille opinions de mesme chose , une seule véritable , pourquoy n'examinerai-je avec l'outil de la raison, quelle est la meilleure, plus vraye, raisonnable , honneste, utile, commode ? £st-il possible que de tant de loix, coustumes, opinions, mœurs différentes et contraires aux nostres qu'il y a au monde , il n'y ait que les nostres bonnes ? Que tout le reste du monde se soit meconté ? Qui l'osera dire , et qui double que les autres n'en disent tout autant des nostres , et que cettuy-cy qui ainsi condamne ces autres, s'il y fust né et nourry ne les trouvast meilleures, et ne les preferast à celles-cy qu'il estime maintenant les seules bonnes , à cause qu'il les a accoustumé ? Enfin à celuy qui seroit si hardy