LIVRE II, CHAPITRE II. Sj
formatas homo ut paria Diis velit, ae se in spatium suwn extendat^^. Les plus beaux et plus grands esprits sont les plus universels*, comme les plus bas et plats sont les plus particuliers : c'est sottise et foiblesse de penser que Ton doit croire, faire, vivre par-tout comme en son village, son pays, et que les accidens qui adviennent icy , touchent et sont communs au reste du monde : le sot, si Ton recite y avoir d'autres mœurs, coustumes , loix , opinions contraires à celles qu'il voit tenir et usiter, ou il les mescroit et dit que ce sont fables, ou bien il les abomine et condamne promptement comme barbarie, tant il a Famé partiale, teinte et asservie aux siennes municipales, lesquelles il estime seules vrayes, naturelles, universelles. Chascun appelle barbarie ce qui n'est de son goust et usage ^^, et semble que nous n'avons autre touche de vérité et raison que l'exemple et l'idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Telles gens ne jugent rien ny ne peuvent , sont esclaves de ce qu'ils tiennent ; la forte prévention et anticipation d'opinions les possède entièrement , ils en sont tellement coiffes, qu'ils ne s'en peuvent plus deflPaire ny desdire : or, la partialité est ennemie
^^ ce La nature a formé Phomine de telle sorte , qu'il cherche toujours à s'étendre dans sa sphère , à devenir l'égal des Dieux ». Sen. ep. qs.
*^ Montaigne, L. I, chap. xxx.
(le liberté et maîstrise ; le palais prévenu et frappé d^un goust particulier, ne peust plus bien juger de^ autres , l'indiffèrent juge de tous : qui est attaché en un lieu, est banni et privé de tous les autres : la carte teinte d'une couleur n'est plus capable des autres, la blanche l'est de toutes : le juge prévenu , inclinant et favorable à une part, n'est plus droit, entier, ny vray juge. Or il se faut affranchir de cette brutalité et se présenter comme en un tableau cette grande image de nostre mère nature en son entière majesté, remarquer là dedans un royaume , un empire , voire tout ce monde* visible , comme le trait d'une pointe très délicate , et y lire une si générale et constante variété, en toutes choses, tant d'humeurs, de jugemens, créances, coustumes, loix; tant de remuemens d'estats, changemens de fortune, tant de victoires et conquestes ensevelies, tant de pompes, cours, grandeurs esvanouyes : par là l'on apprend à se cognoistre, n'admirer rien, ne trouver rien nouveau, ny estrange, s'affermir et resouldre par-tout. Pour obtenir cet esprit universel, cette générale indifférence , que l'on considère ces quatre ou cinq poincts.
La grande inégalité, et différence des hommes au naturel, forme, composition, dont a esté ja parlé.
La grande diversité des loix, coustumes, mœurs, religions, opinions, usances, dont sera çy après parlé.
Les (diverses opinions, raisons, dires des philosophes touchant l'unité et pluralité, l'éternité et tem-