‹ De la sagesse: trois livres (volume 3)Chapitre 58 sur 245 · LIVRE II, CHAPITRE IV. m · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE IV. m

de vivre, prendre une vacation à laquelle on soit propre ; c'est-à-dire que son naturel particulier (suyvant tousjours la nature universelle, sa grande et générale maistresse et régente, comme porte le précèdent et fondamental advis) , s'y accommode , et s'y applique volontiers. La sagesse est un maniement doux et réglé de nostre ame , se conduisant avec mesure et proportion, et gist en une equalité de vie et mœurs '.

C'est donc un affaire de grand poids, que ce choix, auquel on se porte bien diversement, et où Ton se trouve bien empesché , pour tant de diverses considérations, qui nous tirent en diverses parts , et qui souvent se heurtent et s'entr'empeschent. Les uns y sont heureux, lesquels, par une grande bonté et félicité de nature , ont bientost et facilement sçeu choisir; ou par un certain bonheur, sans grande délibération, se trouvent comme tous portés dedans le train meilleur pour eux, tellement que la fortune a choisi pour eux , et les y a menés , ou bien par la main amye et providente d'autruy y ont esté guidés et conduits.

' Dans l'édition de 1682 , on lit ici la phrase suivante de Tépitre 3i de Sénèqve : Perfecta virtus œqiiaUtas ac ténor vitœ per omnia consonans dbi; mais ce passage ne se trouve ni dans l^édition de 1601 , ni dans celle de 1604^ sur laquelle nous imprimons. Il aura été ajouté par l'éditeur de i632 , parce que la phnuse de Charron qui précède en est à-peu-près la induction.

Les autres au contraire malheureux , lesquels ayant failli dès Tentrëe et n'ayant eu l'esprit ou Tindustrie de se coguoistre et radviser de bonne heure , pour tout doucement retirer leur épingle du jeu , se trouvent tellement engagés , qu'ils ne s'en peuvent plus desdire, et sont contraints de mener une vie pleine d'incom- ' modités et de repentirs.

Mais aussi vient-il souvent du défaut grand de celuy qui en délibère , qui est ou de ne se cognoistre pas bien, et trop présumer de soy : dont il advient qu'il .faut ou quitter honteusement ce que Ton a entreprins, ou supporter beaucoup de peine et de tourment en s'y voulant opiniastrer. Il se faut souvenir que pour lever un fardeau, il faut avoir plus de force que le fardeau, autrement l'on est contraint , ou de le laisser ou de succomber dessous^: l'homme sage ne se charge jamais de plus d'affaires , qu'il ne peust exécuter : or de ne se pouvoir arrester à quelque chose , mais changer de jour à autre, comme font ceux à qui rien ne plaist et ne satisfait, que ce qu'ils n'ont pas, tout leur Eût mal au cueur et les mescontente , aussi bien le loisir, que les affaires, le commander que l'obéir : telles gens

* Ceci est pris de Sénèque,^^ TrarufuiUitale anùm^ c. v, initio. Voici le texte même : JEstimanda sunt ipsa quœ agffredùnur, et vires nostrœ cum rébus quas terUaturi sumus^ comparandœ. Débet enim semper plus esse virium in latore quam in onere^ Necesse est opprimant onera quasjerent^ majora sunt.

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