‹ De la sagesse; trois livresChapitre 1 sur 456 · SUR CHARRON · texte numérisé non relu

SUR CHARRON

Charroi" i Pierre) naquit à Paris en iS^i- Son père, qui exerçoit la profession de libraire , eut vingtcinq enfants : quatre d'une première femme, et vingt et un d'une seconde, laquelle fut la mère de Charron.

Après avoir brillamment terminé ses études dans l'Université de Paris , alors très florissante , Charron alla étudier la jurisprudence dans les écoles d'Orléans et de Bourges , et se fît recevoir docteur es droit dans cette dernière ville.

De retour dans la capitale, il y suivit, pendant cinq ou six ans, la carrière du barreau; mais, s'en étant dégoûté , il s'appliqua à l'étude de la théologie , et embrassa l'état ecclésiastique. Les succès de ses prédications dans la Gascogne et le Languedoc lui valurent plusieurs bénéfices : il fut successivement théologal de Bazas , d'Acqs , de Lectoure , d'Agen , de Cahors et de Condom; chanoine et écolâtre de l'église de Bordeaux, enfin, prédicateur ordinaire de la reine Marguerite.

Après dix-sept ans d'absence, Charron revint à Paris, pour accomplir le vœu qu'il avoit fait d'entrer dans un ordre religieux. Il alla donc se présenter aux Chartreux , qui ne voulurent pas le recevoir, parce qu'il avoit alors plus de quarante-sept ans, et qu'à cet âge il n'auroit guère pu s'accoutumer aux austérités de leur ordre. Re-

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fusé par les Chartreux, il tenta d'entrer chez les Célestins, qui lui alléguèrent les mêmes motifs et lui firent le même refus. Cependant le vœu que Charron avoit fait continuoit de troubler sa conscience , et il fallut que plusieurs docteurs de Sorbonne lui déclarassent que, vu les obstacles qui s'opposoient à son admission dans un cloître, il pouvoit continuer à vivre dans le monde en prêtre séculier. Il reprit ses stations, d'abord à Angers, et ensuite à Bordeaux. Ce fut dans cette dernière ville , en iSSg, qu'il se ha intimement avec l'auteur des Essais, dont la seconde édition venoit de paroître. La mort seule put interrompre les douces relations qui s'étoient établies entre les deux philosophes. Montaigne termina sa carrière en iSgci, et, comme il ne laissoit aucun enfant mâle, il permit à son disciple, par une clause testamentaire , de porter les armes de sa maison : c'étoit une sorte d'adoption dont Charron sentit tout le prix, et dont plus tard il se montra reconnoissant envers la famille de son maître.

Quoique Charron eût beaucoup écrit, il n'a voit encore publié aucun ouvrage; mais , en 1694 5 il fit paroître à Bordeaux ses Trois Vérités, qui furent accueillies très favorablement, et réimprimées plusieurs fois en peu d'années. Dans cet ouvrage , auquel il ne crut pas devoir mettre son nom , il combat successivement les athées, les païens, les juifs et les mahométans, enfin , les hérétiques et les schismatiques. Dans la troisième Vérité, qui fit tout le succès de l'ouvrage , Charron réfutoit victorieusement le Petit Traité de V Église, de Duplessis-Mornay, en faveur du protestantisme.

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Choisi comme député de la province ecclésiastique de Cahors , Charron se rendit à l'assemblée générale du clergé qui avoit été convoquée à Paris. Cette illustre compagnie l'ayant élu son secrétaire , il se distingua dans cet emploi , et reparut avec un nouvel éclat dans les chaires de la capitale.

De retour à Cahors , où il exerçoit les fonctions de théologal , il se livra entièrement à la correction de deux ouvrages qu'il fit paroître à Bordeaux en 1600 et l'année suivante. Le premier étoit un recueil de Seize Discours chrétiens; le second, son célèbre Traité de la Sagesse , ouvrage trop peu lu de nos jours. Ce livre, contenant plusieurs propositions peu orthodoxes, fut attaqué par le médecin Chanet et par le jésuite Garasse, qui appela l'auteur le P alriarche des esprits Jbrls y et voulut même le faire passer pour athée. L'abbé deSaint- Cyran crut devoir relever les infidélités de la critique de Garasse. Charron corrigea les passages qui avoient été le plus censurés, et, dans une analyse qu'il fit luimême de son livr^. sous le titre de Petit Traité de la Sagesse j il combattit les principales attaques de ses adversaires.

De retour à Paris pour y faire imprimer son ouvrage avec de nombreuses corrections et additions , Charron avoit déjà livré son manuscrit à l'imprimeur, lorsque , le 16 novembre i6o3, eu sortant de la rue Saint-Jeande-Beauvais pour entrer dans la rue des Noyers, il tomba mort, frappé d'apoplexie. Il étoit dans sa soixante-troisième année. Son corps fut porté dans l'église de Saint- Hilaire, où reposoient son père, sa mère, et un grand

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nombre de ses frères et sœurs. Par le testament qu'il avoit écrit plus d'un an avant sa mort , il laissoit des legs assez considérables pour aider des écoliers malheureux à terminer leurs études , et pour marier de pauvres filles ; mais , par un sentiment de reconnoissance qui n'étoit jamais sorti de son cœur, il donnoit la majeure partie de ses biens au mari de la fille de Montaigne.

Quelques propositions erronées du livre de la Sagesse avoient, comme nous l'avons dit, suscité à Charron des censeurs, mais sa coaduite et ses vertus ne lui méritèrent jamais que des éloges.

Voici le portrait que fait de notre auteur l'avocat La Roche-Maillet, sou ami : « Charron estoit de médiocre taille , assez gras et replet; il avoit le visage toujours riant et gai , et l'humeur joviale , le front grand et large , le nez droit et un peu gros par le bas, les yeux de couleur perse ou céleste, le teint fort rouge ou sanguin , et les cheveux et la barbe tout blancs, quoiqu'il n'eût atteint que l'âge de soixante-deux ans et demi. Il avoit l'action belle, la voix forte , bien intelligible et de longue durée , et le langage mâle , nerveux et hardi. Il n'estoit subjet à maladie , et ne se plaignoit d'aucune incommodité de vieillesse , fors qu'environ trois semaines avant de mourir il sentoit parfois , en cheminant , une douleur dans la poitrine , avec une courte haleine qui le pressoit. »

Après la mort de Charron , le Parlement se disposoit à supprimer le Traité de la Sagesse, et la Faculté de théologie à le censurer ; mais le président Jeannin, chargé par le chancelier de le réviser, y fit encore des correc-

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lions, au moyen desquelles il parut à Paris en 1604, in-8°, avec la Vie de l'auteur par La Roche-Maillet. Acculant que l'édition que nous publions aujourd'hui ne laisse rien à désirer sous aucun rapport , nous avons donné : 1°. le texte de i6o4, coUationné avec le plus grand soin; u°. les Variantes , rejetées à la iin du volume, et qui , sans interrompre la lecture, reproduisent le texte original de 1601 ; 3°. les traductions et les sources des passages cités; 4°* ^^^ notes explicatives; 5°. enfin , l'iiulication des endroits imités des Essais et d'autres ouvrages.

Montaigne, Pascal , La Rochefoucauld et La Bruyère, tels sont les écrivains que l'opinion publique a placés, depuis long-temps, au premier rang des moralistes François. Et, en effet, (jui a jamais dépeint l'homme, ce sujet divers et ondoyant^ d'une manière plus originale, plus énergique et à la fois plus naïve, que Montaigne? Qui a jamais égalé la profondeur de pensées de Pascal, en parlant des devoirs de l'homme? Qui a mieux dépeint cjuc; La Rochefoucauld le mauvais côté du cœur humain ? Qui, enfin, a jamais connu comme La Bruyère l'art de sonder les cœurs et d'y découvrir jusqu'aux moindres foiblesses? Ces grands maîtres dans l'art d'écrire, ces penseurs profonds , ne nous semblent cependant pas mériter, autant que Charron, le titre de moraliste, pris dans toute son étendue. Le moraliste, en effet, n'est pas seulement l'auteur qui écrit sur les mœurs, c'est encore celui qui aide à les réformer ; ce n'est pas le médecin dont la plume éloquente se borneroit à tracer une description exacte des symptômes qu'il auroit

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