‹ De la sagesse; trois livresChapitre 101 sur 456 · LIVRE I, CHAP. XXXV. VM · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XXXV. VM

seule vive force et vaillance d'une à une , comme en duels , et non en troupe, ny par dessein ^ ont leurs combats courts et tost expédiés, jusques à ce que l'une soit blessée ou qu'elle cède ; et le combat finy , la querelle , la haine et la cholere est aussi terminée. INlais l'homme n'a querelle que contre l'homme , pour des causes non seulement légères , vaines et frivoles, mais souvent injustes; avec armes artificielles et traistresses ; par fraudes et mauvais moyens ; en troupe et assemblée faicte avec dessein ; faict la guerre fort longuement et sans lin , jusques à la mort; et ne pouvant plus nuire , encores la haine et la cholere dure.

La conclusion de cette comparaison est que vainement et mal l'homme se glorifie tant par-dessus les bestes ; car si l'homme a quelque chose plus qu'elles , comme est principaiement la vivacité de l'esprit et de l'entendement, et les grandes facultés de l'ame : aussi en eschange est-il subject à mille maux , dont les bestes n'en tiennent rien : inconstance , irrésolution , superstition , soin pénible des choses à venir , ambition , avarice , envie , curiosité , dctraction , mensonge , un monde d'appétits desreiglés , de mescontentemens et d'ennuis. Cet esprit dont l'homme faict tant de feste, luy apporte un million de maux, et plus lors qu'il s'agite et s'efforce ; car non seulement il nuict au corps , trouble , rompt et lasse la force et les fonctions corporelles , mais encore soy-mesme s'empesche. Qui jette les hommes à la folie , à la manie , que la pointe , l'agilité et la force propre de l'esprit? Les plus subtiles folies et excellentes manies viennent des plus rares et vives agitations de l'esprit, comme des plus grandes amitiés naissent les plus grandes inimitiés , et des santés vigoureuses les mortelles maladies. Les melancholiques , dict Platon , sont plus capables de science et de sagesse , mais aussi de folie. Et qui bien regardera, trouvera qu'aux élévations et saillies d(^ l'ame libre il y a quelque grain de folie; ce sont à la vérité choses fort voisines.

Pour simplement vivre bien selon la nature, les bestes sont de beaucoup plus advantagées , vivent plus libres, asseurées , modérées , contentes. Et l'homme est sage qui les considère, qui s'en faict leçon et son profict^ en ce faisant , il se forme à l'innocence , simplicité , liberté et douceur naturelle , qui reluit aux bestes , et est toute altérée et corrompue en nous par nos artificielles inventions et desbauches , abusant de ce que nous disons avoir par-dessus elles , qui est l'esprit et jugement. Et Dieu tant souvent nous renvoyé à l'eschole et à l'exemple des bestes , du milan, la cicogne, l'arondelle , tourterelle , la fourmy, le bœuf et l'asne , et tant d'autres. Au reste , il faut se souvenir qu'il y a quelque commerce entre les bestes et nous , quelque relation et obligation mutuelle , ne fust-ce que parce qu'elles sont à un mesme maistre , et de mesme famille que nous. Il est indigne d'user de cruauté envers elles : nous devons la justice aux hommes, la grâce et la bénignité envers les autres créatures qui en sont capables '.

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