LIVRE 1, CHAP. XXXV
un estranger arriver. Pour conclurre ce premier poinct , il faut dire que les bestes ratiocinent , usent de discours et de jugement, mais plus foiblement et imi)arfaictenient que l'homme. Elles sont inférieures en cela à Thomme , et non pas qu'elles n'y ayent du tout point de part. Elles sont inférieures à l'homme , comme entre les hommes les uns sont inférieurs aux autres , et aussi entre les bestes s'y trouve telle différence : mais encore y a-t-il plus grande ditTerence entre les hommes , car, comme se dira après , il y a plus grande distance d'homme à homme, que d'homme à beste.
Mais pour tout cela l'on ne peust pas inférer une equalité ou pariage ' de la beste avec l'homme ( combien que , comme Aristote dict , il y a des hommes si foibles et hébétés, qu'ils ne différent de la beste que par la seule figure), et que l'ame brutale soit immortelle comme l'humaine, ou l'humaine mortelle comme la brutale : ce sont des illations " malicieuses. Car, outre qu'en cette faculté de raisonner l'homme a un très grand advantage pardessus elles, encore y a-t-il d'autres facultés plus hautes et toutes spirituelles , par lesquelles l'homme est dict l'image et ressemblance de Dieu , et est capable de l'immortalité , èsquelles la beste n'a point de part , et sont signifiées par l'intellect, qui est plus que la ratiocination simple. Nolite f'teri siciil pquiis et mulus , quitus non est intelleclus ^.
L'autre poinct à dire en cette matière est, que cette prééminence et advantage d'entendement et autres facultés spirituelles, que l'homme prétend , luy est bien cher vendu, et luy porte plus de mal que de bien , car c'est la source principale des maux qui le pressent , vices , passions , maladies , irrésolution , trouble , desespoir : de quoy sont quittes les bestes à faute de ce grand advantage , tesmoin
' Partie.
' Des conséquences.
" Ne faites pas comme le cheval et le mulet, qui n'ont pas d'intelligence. {Psalm. XXXI, V. 9.)
le pourceau de Pyrrho % qui mangeoit paisiblement au navire durant la grande tempeste qui transissoit de peur toutes les personnes qui y estoient. Il semble que ces grandes parties de l'ame ont esté desniées aux bestes , à tout le moins retranchées et baillées chetifves et foibles pour leur grand bien et repos , et données à l'homme pour son grand tourment : car par icelles il s'agite et travaille, se fasche du passé , s'estonne et se trouble pour l'advenir -, voir il imagine , appréhende et craint des maux qui ne sont et ne seront point. Les animaux n'appréhendent le mal que lorsqu'ils le sentent 5 estans eschappés sont en pleine seureté et repos. Voilà comment l'homme est le plus misérable , par où l'on le pensoit plus heureux : dont il semble qu'il eust mieux valu à l'homme n'estre point doué et garni de toutes ces belles et célestes armes , puisqu'il les tourne contre soy à son mal et sa ruyne. Et de faict nous voyons que les stupides et foibles d'esprit vivent plus en repos , et ont meilleur marché des maux et accidens, que les fort spirituels.
Un autre advantage que l'homme prétend sur les bestes , est une seigneurie et puissance de commander, qu'il pense avoir sur elles 5 mais outre que c'est un advantage que les hommes mesmes ont et exercent les uns sur les autres, encores cecy n'est-il pas vray. Car où est ce commander de l'homme , et cet obéir des bestes ? C'est une chimère , et les hommes craignent plus les bestes, qu'elles ne font les hommes. L'homme a bien à la vérité grande prééminence par-dessus les bestes, ut prœsit piscibus maris , çolatilibus cœli , bestiis terrœ \ Et c'est à cause de sa belle et droicte forme , de sa sagesse et prérogative de son esprit ; mais non pas qu'il leur commande , ny qu'elles luy oheïssent.
Il y a encores un autre advantage voisin de cettuy-cy,
■ Du philosophe Pyrrhon.
'' Pour dominer sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et les animaux de la terre. [Gen., i, 26.)
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prétendu par l'homme, qui est une pleine liberté, reprochant aux bestes la servitude , captivité , subjection , mais c'est, bien mal à propos. 11 y a bien plus de subject et d'occasion de le reprocher à l'homme , tesmoins les esclaves non seulement t'aicts par force, et ceux qui descendent d'eux, mais encore les volontaires, qui vendent à purs deniers leur liberté , ou qui la donnent de gayeté de cueur, ou pour quelque commodité , comme les escrimeurs anciens à outrance , les femmes à leurs dames , les soldats à leurs capitaines. Or il n'y a rien de tout cela aux bestes : elles ne s'asservissent jamais les unes aux autres , ne vont point à la servitude , ny activement, ny passivement, ny pour asservir, ny pour estre asservies : et sont en toutes façons plus libres que les hommes. Et ce que l'homme va à la chasse , prend , tue , mange les bestes, aussi est-il prins, tué, mangé par elles à son tour, et plus noblement , de vive force , non par finesse , et par art , comme il faict -, et non-seulement d'elles , mais de son compagnon , d'un autre homme , chose bien vilaine : les bestes ne s'assemblent point en troupe , pour aller tuer, destruire , ravager et prendre esclave une autre troupe de leurs semblables, comme font les hommes.
Le quatriesme et grand advantage prétendu par l'homme est en la vertu; mais de la morale, il est disputable (j'entends morale matériellement pour l'action externe)-, car formellement la moralité , bonne ou mauvaise , vertu et vice (qui ne peust estre sans le franc arbitre , et est matière de mérite et démérite), ne peust estre en la beste. La recognoissance , l'amitié officieuse, la fidélité, la magnanimité, et tant d'autres, qui consistent en société et conversation , sont bien plus vives, plus expresses et constantes qu'au commun des hommes. Hircanus, le chien de Lysimachus , demeura sur le lict de son maistre mort sans vouloir jamais manger ny boire , et se jetta au feu où fut mis le corps de son maistre, et s'y laissa brusler avec luy; tout le mesme en fist un autre appartenant à un certain Pyrrhus-,
celuy du sage Hésiode décela les meurtriers de son maistre; un autre de mesme en la présence du roi Pyrrhus et de toute son armée ; un autre qui ne cessa , comme affirme Plutarque , allant de ville en ville , jusques à ce qu'il eust faict venir en justice le sacrilège et voleur du temple d'Athènes. L'histoire est célèbre du lyon hoste et nourricier d'Androclès esclave , son médecin , qu'il ne voulust toucher luy ayant esté exposé , ce qu'Apion dict avoir veu à Rome. Un éléphant ayant par cholere tué son gouverneur, par repentance ne voulust plus vivre , boire ny manger. Au contraire , il n'y a animal au monde injuste , ingrat , mescognoissant , traistre , perfide , menteur et dissimulé au pris de l'homme. Au reste, puis que la vertu est en la modération de ses appétits et à brider les voluptés , les bestes sont bien plus reiglées que nous , et se contiennent mieux dedans les bornes de nature \ car non seulement elles ne sont point touchées ny passionnées de cupidités non naturelles , superflues et artificielles , qui sont vicieuses , toutes et infinies , comme les hommes qui y sont pour la plusparl tous plongés; mais encores aux naturelles, comme boire et manger, l'accoinctance des masles et femelles, elles y sont beaucoup plus modérées et retenues. Mais pour voyr qui est plus vertueux et vicieux de l'homme ou de la beste , et faire à bon escient honte à l'homme devant la beste , prenons la plus propre et convenable vertu de l'homme : c'est comme porte son nom , l'humanité 5 comme le plus estrange et contraire vice, c'est cruauté. Or en cecy les bestes ont bien de quoy faire rougir l'homme en ces huict mots : elles ne s'attaquent et n'offensent gueres ceux de leur genre, major serpentum ferarumque concordia qiiàm hmriinum^-^ ne combattent que pour très grandes et justes causes, defîense et conservation de leur vie, liberté, et leurs petits \ avec leurs armes naturelles et ouvertes , par la
' Il y a plus de concorde entre les serpents el les bêtes féroces qu'entre les hommes.