LIVRE I, CHAP. XXXM. i
vie , pour simplement vivre , respirer, manger, boire , voyr ce monde? Que l'aut-il tant de temps? Nous avons tout veu, sceu, gousté en peu de temps; le sçachant, le vouloir tousjours ou si long-temps practiquer et tousjours recommencer , à quoy est bon cela ? qui ne se saouleroit de faire tousjours une mesme chose? S'il n'est fascheux , pour le moins il est superflu : c'est un cercle roulant où les mesmes choses ne font que reculer et s'approcher, c'est tousjours recommencer et retistre ' mesme ouvrage. " Pour y apprendre et profiter davantage , et parvenir à plus ample cognoissance et vertu? Oies bonnes gens que nous sommes! qui ne nous cognoistroiti A^ous mesnageons très mal ce que l'on nous baille, et en perdons la pluspart, l'employant nonseulement à vanité et inutilité , mais à malice et au vice , et puis nous allons crier et nous plaindre que l'on ne nous en baille pas assez. Et puis que sert ce tant grand amas de science et d'expérience , puis qu'il en faut enfin desloger, et deslogeant tout à un coup oublier et perdre tout , ou bien mieux et autrement savoir tout ? Mais , dis-tu , il y a des animaux qui triplent et quadruplent la vie de l'homme. Je laisse les fables qui sont en cela : mais soit ainsi 5 aussi y en a-t-il , et en plus grand nombre , qui n'en approchent pas , et ne vivent le quart de l'homme , et peu y en a-t-il qui arrivent à son terme. Par quel droict , raison , ou privilège , faut-il que l'homme vive plus long-temps que tous? Pource qu'il employé mieux et à choses plus hautes et plus dignes sa vie? Par ceste raison il doibt moins vivre que tous ; il n'y a point de pareil à l'homme à mal employer sa vie en meschanceté , ingratitude , dissolution , intempérance , et tout desreiglement de mœurs , comme a esté dict et monstre cydessus en la comparaison de luy avec les bestes : tellement que comme je demandois tantost à quoi serviroit une plus
' Relresser, retisser, recommencer le tissu.
' Sous-entendu ici ce qui est dit plus haut : Que serviroit une plus longue viei* Scroit-cc pour, etc.
longue vie, maintenant je dis : Et quels maux au monde si la vie de l'homme estoit fort longue? que n'entreprendroitil , puis que la brefveté qui luy coupe le chemin et lui rompt le dé , comme l'on dict , et l'incertitude d'icelle qui oste tout courage , ne le peust arrester, vivant comme s'il avoit tousjours à vivre ? Il craint bien d'une part se sentant mortel 5 mais il ne peust se tenir de convoiter, espérer, entreprendre comme s'il estoit immortel. Tamquam semper victuri vivitis , numqiiam vobis fragilitas vestra succurrit : omnia tamquam mortales timetis , tamquam immortalcs concupiscitis ' . Et puis , qu'a besoin nature de toutes ces belles et grandes entreprises et occupations pour lesquelles tu penses t'appartenir une plus longue vie qu'à tous animaux? Il n'y a donc point de subject à l'homme de se plaindre , mais bien de se courroucer contre luy : nous avons assez de vie , mais nous n'en sommes pas bons mesnagers; elle n'est pas courte, mais nous la faisons telle : nous n'en sommes pas nécessiteux , mais prodigues , non inopes vitœ , sed prodigi " : nous la perdons , dissipons , et en faisons marché comme de chose de néant et qui regorge 5 nous tombons tous en l'une de ces trois fautes, l'employer mal , l'employer à rien , l'employer en vain : magna vitœ pars elabitur maie agentibus , maxima nihil agentibus , tota aliud agentibus K Personne n'estudie à vivre ; l'on s'occupe plustost à tout autre chose -, l'on ne sçauroit rien bien faire par acquit , sans soin et attention. Les autres reservent à vivre jusques à ce qu'ils ne puissent plus vivre,
■ Vous vivez comme si vous deviez toujours vivre , vous ne songez jamais à votre fragilité; comme mortels, vous craignez tout, vous desirez tout comme si vous étiez immortels. (Sénèque. )
' Nous ne sommes pas avares de la vie, nous en sommes bien plutôt prodigues.
' Une grande partie de la vie se passe à mal faire; la plus graude, à ne rien faire; la vie entière à faire autre chose que ce qu'on doit. (SÉ-
XÈQUE.)