‹ De la sagesse; trois livresChapitre 105 sur 456 · LIVRE 1, CHAP. XXXVI · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAP. XXXVI

à jouir de la vie alors qu'il n'y aura plus que la lie et le marc, quelle folie et misère ! voire y en a qui ont plustost achevé que commencé à vivre , et s'en vont sans y avoir bien pensé. Quidam vU'tre incipiunt cuTndesiiu'ndiun , quidam ante desierunt quam inciperent : inter cœtera mala hoc quoque habit stultitia , semper incipit vivere\

La vie présente n'est qu'une entrée et issue de comédie , un flux perpétuel d'erreurs , une tisseure d'adventures , une suite de misères diverses , enchaisnées de tous costés 5 il n'y a que mal qui coule , que mal qui se prépare , et le mal pousse le mal , comme la vague pousse l'autre ; la peine est tousjours présente , et l'ombre de bien nous déçoit ^ la bestise et l'aveuglement possède le commencement de la vie ; le milieu est tout en peine et travail , la tin en douleur, mais toute entière en erreur.

La vie humaine a ses incommodités et misères communes , ordinaires et perpétuelles ^ elle en a aussi de particulières et distinctes , selon que ses parties , aage et saisons sont dilTerentes; enfance , jeunesse, virilité, vieillesse, chacune a ses propres et particulières tares \

La pluspart du monde parle plus honorablement et favorablement de la vieillesse, comme plus sage, meure, modérée , pour accuser et faire rougir la jeunesse comme vicieuse , foie , desbauchée , mais c'est injustement ^ car à la vérité les défauts et vices de la vieillesse sont en plus grand nombre, et plus grands et importuns que de la jeunesse^ elle nous attache encores plus de rides en l'esprit qu'au visage , et ne se voit point d'ames qui en vieillissant ne sentent l'aigre et le moisi : avec le corps l'esprit s'use et s'em-

' Quelques uns commencent à vivre lorsqu'il faut cesser; d'autres ont cessé de vivre avant d'avoir commencé : parmi les autres maux de la folie , il faut compter celui-ci : elle commence toujours à vivre. (Sénèque, Episl. xxiii et xui.)

'' Défnnls . foiblesupn.

pire, et vient enfin en enfantillage : bis puer l senes\ La vieillesse est une maladie nécessaire et puissante , qui nous charge imperceptiblement de plusieurs imperfections. On veust appeller sagesse une difficulté d'humeurs, un chagrin et desgoust des choses présentes , une impuissance de faire comme devant : la sagesse est trop noble pour se servir de tels officiers \ vieillir n'est pas assagir * ny quitter les vices , mais seulement les changer, et en pires. La vieillesse condamne les voluptés , c'est pource qu'elle est incapable de les gouster, comme le chien d'Esope ^ elle dict qu'elle n'en veust point , c'est pource qu'elle n'en peust jouyr ^ elle ne les laisse pas proprement , ce sont elles qui la desdaignent ^ elles sont tousjours enjouées et en feste 5 il ne faut pas que l'impuissance corrompe le jugement, lequel doibt en la jeunesse cognoistre le vice en la volupté, et en la vieillesse la volupté au vice. Les vices de la jeunesse sont témérité , promptitude indiscrète , desbauche et desbordement aux voluptés , qui sont choses naturelles , provenantes de ce sang bouillant , vigueur et chaleur naturelle , et par ainsi excusables 5 mais ceux de la vieillesse sont bien autres. Les légers sont une vaine et caduque fierté, babil ennuyeux, humeurs espineuses et insociables , superstition , soin des richesses lors que l'usage en est perdu , une sotte avarice et crainte de la mort , qui vient proprement non de faute d'esprit et de courage, comme l'on dict, mais de ce que le vieillard s'est longuement accoustumé, accommodé, et comme accoquiné à ce monde, dont il l'ayme tant, ce qui n'est aux jeunes. Outre ceux-ci ^ , il y a envie , malignité , injustice. Mais ce qu'il y a de plus sot et ridicule en elle , est qu'elle se veust faire craindre et redouter , et pour ce tient-elle une morgue austère et desdaigneuse , pensant par

' Les vieillards sont enfants pour la seconde fois.

* Devenir sage.

-' Outre ces défauls-ci.

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