‹ De la sagesse; trois livresChapitre 109 sur 456 · Vanité. i · texte numérisé non relu

Vanité. i

La vanité est la plus essentielle et propre qualité de l'hu- '

maine nature. Il n'y a point d'autre chose en l'homme , soit |

malice, malheur, inconstance, irrésolution ( et de tout cela y en a tousjours à foison), tant comme de vile inanité, sottise j

et ridicule vanité. Dont rencontroit mieux Democrite se i

riant et mocquant par desdain de l'humaine condition, qu'Heraclite, qui pleuroitet s'en donnoit peine, par où il tesmoigrfoit d'en faire compte et estime : et Diogenes , qui '

donnoit du nais, que Tymon • le hayneux et fuyard des i

hommes. Pindare l'a exprimé plus au vif que tout autre, i

par les deux plus vaines choses du monde, l'appellant songe !

de l'ombre, <ry-i£ç oviipo? ecvêpuTroç^. C'est ce qui a poussé les j

sages à un si grand mespris des hommes ; dont leur estant '

parlé de quelque grand dessein et belle entreprinse , la ju- '

géant telle , souloient ^ dire que le monde ne valoit pas que l'on se mist en peine pour luy (ainsi respondit Statilius à !

Brutus, luy parlant de la conspiration contre César) 5 que !

le sage ne doit rien faire que pour soy -, que ce n'est raison que les sages et la sagesse se mettent en danger pour des sots.

* P'oyez la f^ariante XIII, à la fin du volume.

' Sous-entendu : mieux aussi que Timon le misanllirope.

' L'homme est le songe de l'ombre. '

' ^voient coutume, de soleban(. !

Cette vanité se desmontre et tesmoigne en plusieurs manières ^ premièrement en nos pensées et entretiens privés , qui sont bien souvent plus que vains , frivoles et ridicules : ausquels toutesfois nous consommons grand temps , et ne le sentons point. Nous y entrons, y séjournons et en sortons insensiblement , qui est bien double vanité , et grande inadvertance de soy. L'un se promenant en une salle, regarde à compasser ses pas d'une certaine façon sur les carreaux ou table du plancher : cet autre discourt en son esprit longuement et avec attention , comment il se comporteroit s'il estoit roy, pape ou autre chose qu'il sçait ne pouvoir jamais estre : et ainsi se paist de vent , et encores de moins , car de chose qui n'est et ne sera point : cettuy-cy songe fort comment il composera son corps, ses contenances , son maintien , ses paroles d'une façon affectée, et se plaist à le faire, comme de chose qui luy sied fort bien , et à quoy tous doivent prendre plaisir. Mais quelle vanité et sotte inanité en nos désirs et souhaits , d'où naissent les créances et espérances encores plus vaines , et toul cecy n'advient pas seulement lorsque n'avons rien à faire , et que sommes engourdis d'oisiveté , mais souvent au milieu et plus fort des affaires : tant est naturelle et puissante la vanité , qu'elle nous desrobe et nous arrache des mains de la vérité solidité et substance des choses, pour nous mettre au vent et au rien!

Encores une plus sotte vanité est ce soin pénible de ce qui se fera icy, après qu'en serons partis. Nous estendons nos désirs et affections au-delà de nous et de nostre estre ; voulons pourvoir à nous estre faict ' des choses lors que ne serons plus. Nous desirons estre loués après nostre mort : quelle plus grande vanité? Ce n'est pas ambition , comme l'on pourroit penser, qui est un désir d'honneur sensible et perceptible : si cette louange de nostre nom peust accom-

' JVous foulons pourvoir aux choses qui doivent être faites, lorsque 710US ne serons plus.

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