II. Foiblesse
VoiCY le second chef de cette considération et cognoissance humaine : comment la vanité seroit-elle autre que foible et fresle? Cette foiblesse est bien confessée et advouée de tous , qui en comptent plusieurs choses aisées à appercevoir de tous : mais n'est pas remarquée te^le , ny es • choses qu'il faut , comme sont celles où il semble estre plus fort et moins foible , au désirer, au jouyr et user des choses qu'il a et qu'il tient, à tout bien et mal ; bref, celles où il se glorifie , en quoy il pense se prévaloir et estre quelque chose, sont les vrays tesmoins de sa foiblesse. Voyons cecy mieux par le menu.
Premièrement au désirer , l'homme ne peut asseoir son contentement en aucune chose , et par désir mesme et imagination. Il est hors de nostre puissance de choisir ce qu'il nous faut : quoy que nous ayons désiré , et qu'il nous advienne , il ne nous satisfaict point , et allons beans ' après les choses incognues et advenir^, d'autant que les présentes ne nous saoulent point, et estimons plus les absentes. Que l'on baille à l'homme la carte blanche -, que l'on le mette à mesme de choisir, tailler et prescrire, il est hors de sa puissance de le faire tellement qu'il ne s'en desdise bientost, en quoy il ne trouve à redire , et ne veuille adjouster, oster ou changer 5 il désire ce qu'il ne sçauroit dire. Au bout du compte , rien ne le contente 5 se fasche '^ et s'ennuye de soymesme.
^Sa foiblesse est encores plus grande au jouyr et user des
' Dans les choses. * Soupirant.
' El qui doivent advenir.
•* Pour il se fâche.
Ce paragraphe est tiré presque littéralement de Montaigne, I. u, c. 20.
choses , et ce en plusieurs manières ^ premièrement en ce qu'il ne peut manier et se servir d'aucune chose en sa pureté et simplicité naturelle. Il les faut desguiser, altérer et corrompre, pour l'accommoder à nostre main : les elemens, les métaux , et toutes choses en leur naturel , ne sont propres à nostre usage \ les biens , les voluptés et plaisirs , ne se peuvent laisser jouyr sans meslange de mal et d'incommodité ,
Medio de fonlc leporum ,
Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angal '.
L'extresme volupté a un air de gémissement et de plaincte estant venue à sa perfection ^ c'est foiblesse , défaillance , langueur; un extresme et plein contentement a plus de sévérité rassise que de gayeté enjouée ; ipsa felicilas se , nisi tempérât, premit^. D'où disoit un ancien que Dieu nous vend tous les biens qu'il nous envoyé, c'est-à-dire qu'il ne nous en donne aucun pur , que nous ne l'acheptions au poids de quelque mal. Aussi la tristesse n'est point pure et sans quelque alliage de plaisir, lahor voluplasquc dissimillima natura, societate quadam naturali inler se siint juncta; —
. . . , Est qua;dam llere voluplas ^.
Ainsi toutes choses en ce monde sont mixtionnées et destrempées avec leurs contraires : les mouvemens et plis du visage qui servent au rire servent aussi au pleurer, comme les peinctres nous apprennent-, et nous voyons que l'extrémité du rire se mesle aux larmes. Il n'y a point de bonté
' De la source même des plaisirs, il émane quelque chose d'amer; cl sous des couronnes de fleurs, on se sent encore inquiet, oppressé. ( Lccrèce , IV. 1130.)
' Le bonheur se nuit à lui-même, s'il ne se modère. (Sénèque, JCpist. Lxxiv. )
^ La peine et le plaisir, quoique de nature très différente, sont unis entre eux par un certain lien naturel. (Tite-Live.) — Il y a quelque \oluplé à pleurer. (Ovide, Trisl.. iv, 3, 27.)
LIVKE I. CHAP. XXXIX. ^5l
eu nous qu'il n'y aye quelque leincture vicieuse, omnes jtistitkv Tiostrœ sunt tamquaju pannus jncnslruatœ ' , eomme se monstrera en son lieu. 11 n'y a aussi aucun mal sans quelque bien : nullum sine auf/wramenfo inalum csr. Tousjours à quelque chose sert malheur; nul mal sans bien, nul bien sans mal en l'homme; tout est meslé, lien de pur en nos mains. Secondement , tout ce qui nous advient, nous le prenons et en jouyssons de mauvaise main : nostre goust est irrésolu et incertain , il ne sçait rien tenir ny jouyr de bonne façon : de là est venue la question interminable du souverain bien. Les choses meilleures souvent en nos mains , par nostre foiblesse , vice et insullisance , s'empirent , se corrompent , deviennent à rien , nous sont inutiles , voire quelques fois contraires et dommageables- Mais la foiblesse humaine se monstre richement au bien et au mal, en la vertu et au vice; c'est que l'honmic ne peust estre, quand bien il voudroit, du tout bon ny du tout meschant. Il est impuissant à tout. Quant au bien et à la vertu, considérons trois poincts : le premier est que l'on ne peust faire tout bien ny exercer toute vertu, d'aulant que plusieurs vertus sont incompatibles , et ne peuvent demeurer ensemble , au moins en un mesme subject , comme la continence filiale et viduale, qui sont entièrement diiTerentes , le célibat et le mariage , estans les deux seconds estais de viduité et de mariage bien plus pénibles et afîaireux , et ayant plus de dilliculté et de vertu que les deux premiers de filiage et de célibat , qui ont aussi plus de pureté , de grâce et d'aysance : vù'ffo fœlicior, vidua laboriosior, in illa gralia, in isla virtus coronatur^. La
' Toutes nos justices ressemblent aux linges d'une femme : elles oni toujours quelque souillure. (S. Lernard, \' Serm. sur la Dédicace de l'F.glUe. )
' Ce passage, de Sénèque (Epist. i.xix), est traduit par la phrase qui le précède.
^ La vierge est plus heureuse , la veuve a plus de peines et de tour-
constance qui est en la pouvreté , indigence , adversité , et celle qui est en l'abondance et prospérité^ la patience de mendicité et la libéralité. Cecy est encores plus vray des vices qui sont opposites les uns aux autres.
Le second est que bien souvent l'on ne peust accomplir ce qui est d'une vertu sans le heurt et offense d*une autre vertu, ou d'elle-mesme , d'autant qu'elles s'entre-empeschent ; d'où vient que l'on ne peust satisfaire à l'une qu'aux despens de l'autre *. Et de cecy ne s'en faut prendre à la vertu, ny penser que les vertus se contrarient, car elles sont très bien d'accord , mais à la foiblesse et condition humaine , estant toute sa suflisance ' et son industrie si courte et si foible , qu'elle ne peust trouver un reiglemenl certain , universel et constant à estre homme de bien ; et ne peust si bien adviser et pourvoir que les moyens de bien faire ne s'entre-empeschent souvent. Prenons exemple de la charité et de la justice : si je rencontre mon parent ou mon amy en la guerre de contraire party, par justice je le doibs tuer, par charité l'espargner et sauver : si un homme est blessé à la mort , où n'y ave aucun remède , et n'y reste qu'un languir très douloureux , c'est œuvre de charité de l'achever, comme fist celuy qui acheva Saùl à son instante prière-, mais qui seroit puni par justice, comme fut celuy-là par David et justement, David estant ministre de la justice publique, et non de la charité privée : voire estre trouvé près de luy en lieu escarté , où il y a doubte du meurtrier , bien que ce soit pour luy faire office d'humanité , est très dangereux , et n'y peut aller de moins que d'estre travaillé par la justice , pour respondre de cet accident , dont l'on est innocent. Et voilà comment la justice non seulement heurte la charité , mais elle-mesme s'entrave et s'empesche , dont
ments : dans celle-là, c'est la grâce qui est couronnée; dans l'autre, c'est la vertu. (Tertul.)
* royez la rariante Xir, à la fin du volume.
' Capacité.
LINRE 1, CHAP. XXXIX. 153
est très bien dict , et au vray , summum jus , summn injuria ' .
Le troisiesme plus notable de tous : l'on est contrainct souvent de se servir et user de mauvais moyens, pour éviter et sortir d'un plus grand mal, ou pour parvenir à une bonne fin ; tellement qu'il faut quelques fois légitimer et authoriser non seulement les choses qui ne sont point bonnes , mais encores les mauvaises , comme si , pour estre bon , il falloit estre un peu meschant*. Et cecy se voyt par tout , en la police , justice , vérité, religion.
En la police, combien de choses mauvaises permises et en usage public , non seulement par connivence ou permission , mais encores par approbation des loix , comme se dira après en son lieu , ex senatusronsultis et plebiscitis scelera exercentur"^. Pour descharger un estât et republique de trop de gens, ou de gens bouillans à la guerre, qu'elle ne peust plus porter, comme un corps replet de mauvaises ou trop d'humeurs , l'on les envoyé ailleurs s'accommoder aux despens d'autruy, comme les François , Lombards , Goths, Vandales, Tartares , Turcs. Pour éviter une guerre civile , l'on en entretient une estrangere. Pour instruire à tempérance , Lycurgus faisoit enyvrer les Ilotes serfs , pour par ce desbordement faire prendre horreur de ce vice. Les Romains, pour dresser le peuple à la vaillance et mespris des dangers et de la mort , dressoyent les spectacles furieux des gladiateurs et escrimeurs à outrance 5 ce qu'ils firent au commencement des criminels , puis des serfs , innocens , enfin des libres qui se donnoyent à cela ; les bourdeaux ^ aux grandes villes, les usures, les divorces
■ Une justice trop rigoureuse est une grande injustice. (Cic, de Offir., I. I, c. 10.)
* P'oyez la Variante XV, à la fin du volume.
' On commet des crimes, même en se conformant à des sénatus-. ronsultes et à des plébiscites. (Sénéque, Episl. xcv.)
' Les lieux de débauche , de proslilulion.
en la loy de Moyse, et en plusieurs autres nations et religions, permis pour éviter plus grands maux : ad duritiem cor dis eorum \
En la justice laquelle ne peust subsister et estre en exercice sans quelque meslange d'injustice, non seulement la commutative , cela n'est pas estrange , il est aucunement nécessaire, et ne sçauroit-on vivre et trafiquer ensemble, sans lésion , offense et dommage mutuel , et les loix * connivent à la lésion qui est au-dessoubs la moitié de juste prix; mais encores la distributive, comme elle-mesme confesse. Summum jus , summa injuria : — et omne magnum exemplum habet aliquid ex iniquo, quod contra singulos utilitate publica rependitur''. Platon permet, et le stile^ est tel en plusieurs endroicts, d'attirer par fraudes , et fausses espérances de faveur ou pardon ; le criminel à descouvrir son faict. C'est par injustice, piperie et impudence vouloir arriver à la justice. Et que dirons-nous de l'invention des géhennes ^ , qui est plustost un essay de patience que de vérité ^7 Car celuy qui les peust souffrir, et lie les peust souffrir, cachera la vérité. Pourquoy la douleur fera-t-elle plustost dire ce qui est que ce qui n'est pas? Si l'on pense que l'innocent est assés patient pour supporter les tourmens , et pourquoy ne le sera celuy qui est coulpable, estant question de sauver sa vie? Illa tormenta gubernat dolor, moderatur natura cujusque tum animi tum corporis , régit quœsitor, flectit libido, corrumpit spes , infirmât metus , ut in tôt rerum angustiis nil çe-
' A cause de la dureté de leurs cœurs. (Math.)
* Ployez la flânante XVI, à la fin du volume.
'^ Une justice trop rigoureuse est une souveraine injustice; — et tous les grands exemples de la justice ont quelque chose d'injuste, lorsqu'on punit, par exemple, quelques-uns pour l'utilité de tous. (Cic, de O/JÎC, I, 10; et Tacite, Annal. ^ xiv, 44.)
^ La procédure.
* Des tourments de la question.
' Ceci est copié de Montaigne. {Essais, n, S, de la Conscience.}